En interdisant l’exportation de ses concentrés de cuivre et de cobalt et en promettant des analyses sur des traces d’uranium, la République démocratique du Congo veut cesser de vendre sa terre brute. Mais la souveraineté minière se gagne dans les raffineries, pas seulement dans les arrêtés.

Par Éliane Moukoko

Le 6 août 2026, un communiqué du gouvernement congolais a transformé une rumeur de marché en affaire d’État. Des acheteurs internationaux auraient décelé des traces d’uranium dans des cargaisons d’hydroxyde de cobalt en provenance de la République démocratique du Congo. La réponse de Kinshasa a été double : rappeler que la présence naturelle d’uranium dans les gisements cuprifères et cobaltifères du Lualaba et du Haut-Katanga est documentée depuis l’époque du Projet Manhattan, et annoncer une campagne d’analyses croisées pour lever tout soupçon. Derrière l’incident technique perce un vertige stratégique. Premier producteur mondial, avec près de 70 pour cent de l’offre de cobalt, le pays ne maîtrise ni le raffinage de son minerai ni la certification de ce qu’il expédie au reste du monde.

L’épisode s’inscrit dans une bascule assumée. Par un arrêté interministériel signé le 29 juin 2026, le gouvernement a interdit l’exportation des concentrés de cuivre et de cobalt, afin d’imposer leur transformation sur le sol national. L’interdiction s’applique sans délai ; seul son volet fiscal bénéficie d’une période transitoire de trois mois. La logique est limpide : cesser d’expédier une matière semi-brute dont la valeur ajoutée, l’affinage en métal ou en sels destinés aux batteries, se joue aujourd’hui ailleurs, principalement dans les raffineries asiatiques. Kinshasa entend prolonger la stratégie inaugurée en 2025, quand la suspension temporaire des exportations de cobalt avait servi à soutenir des cours déprimés par la surproduction. D’un outil de régulation des prix, la RDC passe à une arme d’industrialisation. Un responsable cité par la presse résume l’esprit de la réforme : il ne s’agit plus de vendre des cailloux, mais de vendre des produits. La formule claque ; elle masque l’ampleur du chantier.

Le président Félix Tshisekedi et le gouvernement de la Première ministre Judith Suminwa Tuluka présentent cette politique comme l’acte fondateur d’une doctrine minière nouvelle. Le ministre des Mines, Louis Watum Kabamba, en fait le levier d’une industrialisation espérée depuis l’indépendance : zones économiques spéciales, incitations aux investisseurs prêts à raffiner sur place, montée en gamme vers les précurseurs de batteries. L’objectif affiché est de retenir une part substantielle de la valeur créée par le sous-sol, au lieu de la voir s’évaporer dans les chaînes logistiques mondiales. L’ambition est réelle ; les moyens le sont beaucoup moins.

Car l’interdiction se heurte à une réalité que nul arrêté ne modifie d’un trait de plume. La RDC ne compte qu’une poignée d’unités capables de raffiner, et aucune à l’échelle de sa production. Les creuseurs artisanaux du Haut-Katanga, qui vivent au jour le jour de la vente de sacs de minerai, redoutent un effondrement de leurs débouchés immédiats si les acheteurs se détournent, le temps que des capacités locales émergent. À Kolwezi, capitale mondiale du cobalt, les négociants s’alarment d’un engorgement des stocks et d’une chute des prix à la mine. Entre l’objectif affiché, capter la valeur, et la réalité du terrain, l’absence d’usines, le décalage se compte en années, non en mois. Les autorités provinciales, prises entre les consignes de Kinshasa et la colère des mineurs, réclament des mesures d’accompagnement immédiates. Sur les marchés de Kolwezi, le prix payé au creuseur aurait déjà reculé dans les jours suivant l’annonce, selon des négociants cités par la presse locale.

Pour les opérateurs miniers établis, souvent adossés à des capitaux étrangers, l’équation n’est pas plus simple. Bâtir des raffineries suppose une électricité fiable, que le pays peine à garantir malgré ses barrages, et un cadre réglementaire stable, que la succession d’arrêtés fragilise. Les grands groupes du cuivre et du cobalt réclament de la visibilité ; certains laissent entendre qu’ils pourraient ralentir leurs programmes. Le risque est celui d’une consolidation à rebours : que la contrainte, censée émanciper la filière, finisse par concentrer la transformation entre les quelques acteurs assez puissants pour absorber le choc, au détriment des plus petits producteurs et des sous-traitants locaux.

L’affaire de l’uranium éclaire la dimension géopolitique du dossier. Dans un marché où la Chine raffine l’essentiel du cobalt mondial, et où les batteries sont devenues un enjeu de souveraineté pour l’Europe comme pour les États-Unis, la moindre suspicion sur la conformité des cargaisons congolaises peut se muer en arme commerciale. En rappelant l’origine géologique naturelle de ces traces, Kinshasa se défend d’un procès en fiabilité. Mais l’épisode met au jour une asymétrie brutale : le pays qui détient le minerai dépend de ses clients pour en attester la qualité, faute de laboratoires et de chaînes de contrôle véritablement souverains. La rente géologique ne vaut, en somme, que ce que vaut la capacité à la certifier soi-même. Pékin, premier client comme premier transformateur, dispose ainsi d’un levier redoutable sur une filière qu’il alimente en capitaux et en équipements. Réduire cette dépendance suppose des années et des investissements que le seul volontarisme ne saurait décréter.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si un État peut décréter l’industrialisation sans en réunir les préalables. Interdire l’exportation brute est un signal politique puissant ; ce n’est pas une usine. Entre le volontarisme souverainiste et l’inertie des infrastructures, la voie est étroite pour Kinshasa : trop de précipitation et la filière se grippe, trop de lenteur et la fenêtre se referme, alors que d’autres producteurs, de l’Indonésie au Maroc, se positionnent sur le raffinage des métaux critiques. En définitive, l’arrêté du 29 juin n’est pas seulement un instrument douanier ; il pose une question qui dépasse l’Afrique centrale : dans l’économie mondiale de la transition énergétique, qui, du producteur de minerai ou du maître du raffinage, détient le pouvoir réel ?