
En retirant sa reconnaissance de la RASD pour rallier le plan marocain, la Colombie d’Abelardo de la Espriella signe un revirement diplomatique spectaculaire. Pour Rabat, c’est un trophée de plus dans la bataille du Sahara occidental ; pour le Front Polisario, un allié latino-américain de moins, à trois mois d’une échéance onusienne.
Par Karim Benyahia
Il aura suffi d’une poignée de main à Rabat pour effacer quatre années de brouille. Le 7 août 2026, en marge d’une rencontre entre le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et le vice-président colombien José Manuel Restrepo, la Colombie a annoncé le retrait de sa reconnaissance de la « République arabe sahraouie démocratique » et son ralliement à la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Bourita a salué une décision « historique ». Le geste, intervenu au lendemain de l’investiture du nouveau président Abelardo de la Espriella, illustre la mécanique implacable d’une diplomatie marocaine qui, dossier après dossier, transforme le soutien à son intégrité territoriale en test de toute relation bilatérale. Depuis Rabat, la diplomatie du royaume a érigé cette exigence en principe cardinal : nul partenariat sérieux ne se conçoit plus sans une position claire sur ce qu’il nomme ses provinces du Sud.
Le revirement est d’autant plus spectaculaire qu’il inverse à cent quatre-vingts degrés la ligne de l’ère précédente. Quatre ans plus tôt, au tout début du mandat du progressiste Gustavo Petro, Bogota avait rétabli ses relations avec la pseudo-République sahraouie, s’alignant sur les positions du Front Polisario et de son parrain algérien. L’élection, en juin, de l’avocat conservateur Abelardo de la Espriella, vainqueur du sénateur de gauche Iván Cepeda au second tour, a rebattu les cartes. Le nouveau chef de l’État, qui a confié la diplomatie au diplomate Omar Bula Escobar, entend arrimer la Colombie à un axe occidental et pragmatique. Le Sahara en est la première monnaie d’échange. Le nouveau locataire du palais de Nariño assume une rupture nette avec l’héritage de son prédécesseur, sur la scène internationale comme dans le choix de ses alliances.
Pour le Maroc, la manœuvre s’inscrit dans une offensive méthodique. Rabat a fait de son plan d’autonomie, présenté en 2007, l’unique cadre de règlement qu’il juge recevable, et il capitalise sur une dynamique internationale favorable : soutien réaffirmé de Washington, de Paris et de Madrid, ouverture de consulats à Laâyoune et Dakhla par une trentaine d’États, reconnaissances en cascade en Afrique, dans le monde arabe et, désormais, en Amérique latine. Chaque ralliement affaiblit un peu plus la thèse d’un référendum d’autodétermination, que l’ONU peine à organiser depuis 1991. La Colombie, poids lourd andin et voix qui compte dans les enceintes régionales, offre à cette dynamique une caisse de résonance latino-américaine précieuse. Le royaume a par ailleurs adossé sa stratégie africaine à des investissements massifs, de la façade atlantique aux corridors sahéliens, faisant de la reconnaissance de sa souveraineté un préalable de plus en plus assumé.
Pour le camp séparatiste, le coup est rude. Le Front Polisario voit se réduire, mois après mois, le cercle des capitales prêtes à porter sa cause. L’Algérie, son principal appui, encaisse le revers sur un terrain, l’Amérique latine, où elle avait patiemment tissé des solidarités idéologiques héritées du mouvement des non-alignés. Dans les camps de réfugiés de Tindouf, où plusieurs dizaines de milliers de Sahraouis vivent depuis un demi-siècle sous tente, ces reculs diplomatiques nourrissent un sentiment d’abandon et arment le discours des plus radicaux, partisans d’une reprise des armes après la rupture du cessez-le-feu de 2020. Sur le plan humanitaire, la lassitude des bailleurs et la baisse des financements aggravent le dénuement des camps, où grandit une génération née dans l’attente d’un référendum jamais tenu.
Le calendrier n’est pas anodin. La décision colombienne survient à moins de trois mois de l’échéance fixée par l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU, Staffan de Mistura, qui espère réunir les parties « avant octobre » autour d’un possible accord-cadre. Le Conseil de sécurité, qui a prorogé le mandat de la Minurso, appelle à des négociations sans conditions préalables, sur la base, notamment, du plan d’autonomie marocain. Chaque reconnaissance nouvelle pèse dans ce rapport de forces feutré : elle renforce la main de Rabat à la table et rétrécit l’espace de manœuvre d’un Polisario sommé de négocier en position de faiblesse. Le royaume aborde ainsi cette séquence en position de force, quand Alger et son protégé doivent composer avec un isolement croissant.
Au-delà du Sahara, la séquence dit la reconfiguration des équilibres. En Amérique latine comme en Afrique, la question sahraouie est devenue un marqueur du basculement des majorités : la gauche bolivarienne soutient historiquement le Polisario, les droites libérales ou conservatrices penchent vers Rabat et ses partenaires. Le revirement colombien, calqué sur celui d’autres pays passés d’un camp à l’autre au gré des alternances, confirme que la diplomatie du Sahara épouse désormais les cycles électoraux des pays tiers. Pour Alger, contrainte de compter ses alliés, l’érosion est autant symbolique que stratégique. Rien ne dit toutefois que ces ralliements survivront à la prochaine alternance dans les capitales concernées, tant la question sahraouie s’est muée en variable des politiques intérieures.















