Vingt-trois mille milliards de francs CFA de dette, un eurobond à honorer, un premier ministre limogé. En écartant Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye a levé l’obstacle politique à un programme du FMI. Reste l’obstacle de fond : restructurer, ou tenir coûte que coûte la souveraineté budgétaire ?

Le 25 mai, en nommant Ahmadou Al Aminou Lo à la primature, Bassirou Diomaye Faye a fait davantage qu’un remaniement. Deux jours plus tôt, il avait démis Ousmane Sonko, l’homme qui l’avait porté au pouvoir et incarnait, plus que lui, la promesse de rupture de 2024. Officiellement, la cohabitation au sommet de l’État était devenue intenable. En réalité, la ligne de fracture porte un nom technique et redoutable : la dette. Et le départ du premier ministre le plus populaire du pays vient de rebattre les cartes d’une négociation que Dakar conduit, depuis des mois, avec le Fonds monétaire international.

Les chiffres disent l’ampleur du piège. L’encours de la dette publique sénégalaise oscille, selon les estimations, entre 119 et 132 pour cent du produit intérieur brut, soit plus de 23 000 milliards de francs CFA, très au-delà de la norme communautaire de 70 pour cent fixée par l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Le service de la dette pour la seule année 2026 avoisine 5 500 milliards de francs CFA, dont 4 307 milliards au titre du remboursement du capital. À cela s’ajoute un eurobond d’un milliard de dollars à honorer en 2031, et l’aveu, désormais public, d’un déficit budgétaire plus profond que ce que les autorités avaient initialement déclaré.

Face à ce mur, deux philosophies se sont affrontées au cœur de l’exécutif. Ousmane Sonko a toujours refusé l’idée même d’une restructuration de la dette extérieure, qu’il assimile à une perte de souveraineté et à une soumission aux mécanismes du consensus de Washington. Sa préférence allait à l’austérité interne, à une mobilisation accrue des ressources nationales et à des partenariats alternatifs, du côté des puissances émergentes et des BRICS. La loi de finances pour 2026 porte la marque de cette doctrine : 280,5 milliards de francs CFA de coupes ont été passés sur le seul budget de fonctionnement de l’État. Couper plutôt que renégocier, tel était le credo de l’ancien chef du gouvernement.

Bassirou Diomaye Faye, lui, se montre plus ouvert à la discussion avec le FMI, ne serait-ce que pour éviter qu’une crise de liquidité ne se mue en crise de solvabilité. La nuance est de taille, mais elle a ses limites. Car si le président pilote désormais personnellement le dossier, il n’a jamais publiquement validé la restructuration que l’institution de Bretton Woods pose comme préalable à tout nouveau programme. Sur le fond, le chef de l’État et son ancien premier ministre pensent la même chose : aucun des deux ne veut endosser, devant l’opinion, le mot qui fâche.

C’est tout le paradoxe de la séquence ouverte fin mai. Le départ de Sonko lève un obstacle politique, sans résoudre le différend économique. Le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, a confirmé que les échanges avec les services du Fonds progressaient favorablement et que de nouvelles sessions de travail étaient programmées pour la semaine du 8 juin. Le calendrier est serré. Le FMI estime, sans détour, que le Sénégal n’a pas les moyens de porter seul un tel fardeau et que la soutenabilité de sa dette passe par un réaménagement de ses échéances. Tant que Dakar refusera d’en passer par là, le moindre décaissement restera suspendu.

Cette retenue n’est pas qu’affaire de principe. Le Sénégal entre, en 2026, dans le club encore restreint des producteurs d’hydrocarbures, avec le champ pétrolier de Sangomar et le gisement gazier de Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec la Mauritanie. Aux yeux de Dakar, ces revenus à venir justifieraient de gagner du temps plutôt que de brader des actifs publics sous la pression d’un calendrier de remboursement. Le FMI, lui, raisonne en flux de trésorerie immédiats : les premières recettes pétrolières ne couvriront qu’une part du service de la dette, et leur volatilité ne saurait tenir lieu de stratégie. Entre l’horizon des champs offshore et l’urgence des échéances, le décalage est vertigineux.

Le risque, pour Faye, est double. S’il cède à la restructuration, il s’expose à la facture politique d’un reniement, sur un terrain où Sonko, redevenu libre de sa parole, l’attendra. S’il s’y refuse, il fait le pari de tenir la maison sans le filet du Fonds, dans un contexte où les marchés internationaux facturent au prix fort la dette des États fragiles. L’eurobond de 2031 n’est qu’un jalon : c’est tout le mur des remboursements des prochaines années qui se profile, et que les recettes attendues du pétrole et du gaz de Sangomar et de Grand Tortue ne suffiront pas, à elles seules, à amortir.

Reste la question de la méthode. Le Sénégal a longtemps été cité en exemple de stabilité institutionnelle et de sérieux macroéconomique dans une Afrique de l’Ouest secouée par les coups d’État. Cette réputation est aujourd’hui son meilleur atout dans la négociation, et sa plus grande vulnérabilité. Un défaut, même technique, ferait voler en éclats des années de crédit patiemment accumulé. Une restructuration mal expliquée nourrirait, elle, le procès en trahison déjà instruit par une partie de la base de Pastef, le parti qui a conquis le pouvoir au nom de la rupture.

Bassirou Diomaye Faye joue donc, en quelques semaines, bien plus que l’équilibre d’un budget. Il joue la définition même de ce que souveraineté veut dire quand on doit 23 000 milliards. La rupture de 2024 promettait de réconcilier orthodoxie financière et indépendance nationale. La séquence de juin dira si les deux sont compatibles, ou si gouverner, ici comme ailleurs, c’est d’abord choisir lequel des deux mots l’on accepte de sacrifier.