Le 30 septembre, William Ruto et Aliko Dangote ont lancé à Lamu une raffinerie de 700 000 barils par jour et 16 milliards de dollars. Mais l’Ouganda maintient son projet de Hoima, la Tanzanie boude et l’approvisionnement en brut reste incertain. Le chantier kényan révèle la rivalité des hubs pétroliers d’Afrique de l’Est.

Par Chioma Bennett

Mercredi 30 septembre 2026, à Mokowe, dans le comté de Lamu, sur la côte nord du Kenya, William Ruto et Aliko Dangote ont posé la première pierre de ce qui doit devenir la plus grande raffinerie d’Afrique de l’Est : 700 000 barils par jour pour 16 milliards de dollars, soit environ 2 200 milliards de shillings. Le président kényan a aussitôt fixé l’horizon. « Nous vous avons entendu dire que nous reviendrons ici dans 40 mois pour inaugurer cette raffinerie. Les Kényans savent très bien conserver les données », a-t-il lancé en anglais à l’industriel nigérian, selon le quotidien People Daily. La formule a fait sourire l’assistance. Elle trahit surtout une inquiétude : ce projet porte une ambition régionale que les voisins du Kenya ne partagent qu’à moitié.

Le dispositif est taillé grand. Outre la raffinerie, le complexe doit inclure une centrale électrique de 1 000 mégawatts, une usine de plastiques et des unités d’engrais et de produits chimiques, selon The Mount Kenya Times. Le chantier s’adosse au corridor LAPSSET, censé relier le port de Lamu au Soudan du Sud et à l’Éthiopie. Pour le président kényan, le chantier a aussi valeur de vitrine : il doit donner corps à la promesse d’industrialisation portée par son gouvernement. Le financement repose sur 70 % de dette et 30 % de fonds propres, et Aliko Dangote propose aux États de la région de prendre ensemble jusqu’à 30 % du capital. Les marchés visés sont l’Ouganda, la Tanzanie, l’Éthiopie, le Soudan du Sud, le Rwanda, le Burundi et la République démocratique du Congo. William Ruto promet 60 000 emplois directs pendant la construction et un effet d’entraînement considérable sur l’économie nationale.

La photo de famille était pourtant révélatrice. Yoweri Museveni avait fait le déplacement, tout comme le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et deux chefs d’État ouest-africains, le Béninois Romuald Wadagni et le Togolais Jean-Lucien Savi de Tové, selon The Kenya Times. Mais la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan s’est contentée d’envoyer une vice-ministre, et Paul Kagame était absent ; le Rwanda et le Burundi n’étaient représentés qu’au niveau ministériel. Pour un projet qui prétend approvisionner toute la région, la défection de la Tanzanie, dont le port de Dar es-Salaam dessert les mêmes marchés enclavés, pèse lourd. Selon The Mount Kenya Times, Samia Suluhu Hassan avait reproché publiquement à William Ruto, en mai 2026, d’avoir annoncé sans concertation une raffinerie conjointe.

Le message de Yoweri Museveni a été plus subtil, mais tout aussi clair. « Je suis très heureux de cette raffinerie », a déclaré le président ougandais, avant de prévenir que Kampala ne changerait pas son propre projet de raffinerie, destiné à son marché et à l’intérieur du continent, rapporte PML Daily. Il plaide pour plusieurs raffineries coordonnées, mais l’Ouganda décline toute prise de participation à Lamu, selon The Mount Kenya Times. Le projet de Hoima, adossé aux gisements du lac Albert et à l’oléoduc EACOP vers le port tanzanien de Tanga, dessine un axe concurrent. Museveni a d’ailleurs demandé des éclaircissements sur le sort du projet de raffinerie de Tanga, abandonné. Trois pays, trois pôles : Lamu, Hoima, Tanga.

Cette dispersion pose une question de fond : d’où viendra le brut ? Aliko Dangote affirme vouloir donner la priorité au pétrole produit en Afrique de l’Est, y compris celui des champs kényans du Turkana, avant de se tourner vers les producteurs du Moyen-Orient, selon The Star. Mais les gisements du Turkana ne produisent pas encore à l’échelle commerciale, et la voie sud-soudanaise reste en suspens, observe The Mount Kenya Times. Si l’Ouganda réserve son brut à Hoima et à l’exportation par EACOP, Lamu dépendra largement d’importations soumises aux aléas des cours et du fret. Le marché régional des carburants, très dépendant des importations du Golfe acheminées par Mombasa et Dar es-Salaam, offre certes un débouché, mais pas une garantie de rentabilité. La raffinerie de Lekki, au Nigeria, a montré depuis sa mise en service que l’accès au brut pouvait devenir un bras de fer, même dans un pays producteur.

Le front intérieur n’est pas plus apaisé. Un tribunal kényan a ordonné la préservation d’une partie du site dans l’attente d’un jugement sur des litiges fonciers et des indemnisations réclamées par des habitants ; une audience est prévue le 14 octobre à Malindi. William Ruto a balayé ces recours en y voyant des tentatives d’extorsion, selon The Mount Kenya Times. Les arguments en faveur du projet restent pourtant solides : la région importe l’essentiel de ses produits raffinés, et une raffinerie de cette taille, si elle tourne, réduirait la facture en devises et la vulnérabilité aux ruptures logistiques. Aliko Dangote a déjà prouvé à Lekki qu’il savait livrer une infrastructure que ses détracteurs jugeaient irréalisable.

Le compte à rebours de 40 mois est lancé. Il mesurera moins la capacité de Dangote à bâtir que celle des capitales est-africaines à se coordonner. Une raffinerie géante à Lamu, une autre à Hoima, peut-être un jour une troisième à Tanga : la région risque de construire des capacités qui se disputeront les mêmes marchés enclavés au lieu de les servir ensemble. La Communauté d’Afrique de l’Est dispose pourtant des instruments pour arbitrer, à condition que ses membres acceptent de partager la rente. Le pétrole devait être le ciment de l’intégration régionale. À Lamu, il en révèle surtout les lignes de fracture.