
Dix mois après le putsch qui l’a chassé du pouvoir, Umaro Sissoco Embaló annonce son retour à Bissau le 4 octobre et sa candidature à la présidentielle du 6 décembre. La junte du général Horta N’Tam ne s’y oppose pas, l’opposition s’alarme. La transition bissau-guinéenne pourrait restaurer celui qu’elle a renversé.
Par Aïssatou Diallo
Lundi 28 septembre 2026, l’ancien président de la Guinée-Bissau, Umaro Sissoco Embaló, a mis fin au suspense par une phrase confiée à l’Agence France-Presse : « Je serai candidat. » Renversé par des militaires le 26 novembre 2025, il briguera de nouveau la magistrature suprême lors des élections générales du 6 décembre 2026. Le lendemain, dans un entretien à Jeune Afrique repris par le site Ouestaf, il fixait la date de son retour à Bissau : dimanche 4 octobre. Des militants de son parti, le Madem G15, relayaient déjà cette date sur les réseaux sociaux, et la formation tiendra congrès les 16 et 17 octobre. Le président déchu revient en candidat. Ceux qui l’ont chassé lui ouvrent la porte.
Pour mesurer l’étrangeté de la séquence, il faut revenir au 26 novembre 2025. Ce jour-là, à la veille de la proclamation des résultats provisoires de la présidentielle et des législatives du 23 novembre, des officiers suspendent le processus électoral et écartent le chef de l’État sortant, qui briguait un second mandat. Élu en décembre 2019 et entré en fonctions en février 2020, Umaro Sissoco Embaló quitte alors le pays. Le général Horta N’Tam prend la tête de la transition, et Ilídio Vieira Té est nommé Premier ministre le lendemain. La charte de transition, adoptée en décembre 2025, interdit à l’un comme à l’autre de se présenter. Très vite, des observateurs soupçonnent Embaló d’avoir lui-même orchestré le putsch pour interrompre un vote qu’il semblait perdre, l’opposition revendiquant la victoire.
La réaction des militaires a donc surpris. Loin de brandir la menace d’une arrestation, le général N’Tam a fait savoir que chaque Bissau-Guinéen était libre de rentrer dans son pays s’il n’avait rien à se reprocher, rapporte Africanews. Selon le site Guinee28, le porte-parole du gouvernement de transition a rappelé le droit constitutionnel de tout citoyen à se porter candidat, renvoyant l’examen du dossier aux autorités compétentes. Juridiquement, rien ne s’oppose au retour de l’ancien président, observe l’analyste politique Malam Cissé, cité par Africanews. Cette bienveillance ravive le soupçon originel. Au Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), principale force d’opposition, on voit dans ce soutien soudain des militaires le signe d’une possible manipulation des conditions du scrutin, selon la radiotélévision publique portugaise RTP.
Le cadre institutionnel, surtout, a changé. Le 30 août 2026, une nouvelle Constitution a été approuvée par référendum avec 70 % de oui et une participation de 62,6 %, soit 383 117 voix favorables contre 160 904. Le texte abandonne un système où le Premier ministre procédait de la majorité parlementaire au profit d’un régime présidentiel : le chef de l’État pourra nommer et révoquer le chef du gouvernement et ses ministres, et dissoudre l’Assemblée.
Les autorités de transition y voient un moyen de stabiliser les institutions et d’apaiser les tensions entre la présidence et la primature, selon Africanews. Le PAIGC et une partie de la société civile avaient appelé au boycott, contestant le droit d’un pouvoir militaire non élu à réécrire la loi fondamentale. Le paradoxe saute aux yeux : la transition a forgé l’outil d’une présidence forte, et l’homme qu’elle a renversé se propose de le manier.
En face, l’opposition proteste. Domingos Simões Pereira, chef du PAIGC, se trouve au Portugal pour des raisons médicales et humanitaires. Il a jugé choquante la candidature de l’ancien président et posé la question qui dérange : les mêmes garanties de retour et de participation seront-elles accordées à tous les autres Bissau-Guinéens ? À Bissau, la tension monte. Le porte-parole du gouvernement a beau appeler au calme et nier toute menace sécuritaire, le journal en ligne portugais Observador décrit une capitale où l’on redoute des violences en cas de retour d’Embaló, tandis que Jeune Afrique évoque des rumeurs de mécontentement au sein de la garde présidentielle. Dans un pays qui a connu cinq coups d’État depuis son indépendance, selon Africanews, ces signaux ne relèvent pas du bruit de fond.
Faut-il pour autant tenir le scrutin pour joué d’avance ? Rien ne l’autorise. Le 25 septembre, à la tribune de la 81e Assemblée générale des Nations unies, le Premier ministre Ilídio Vieira Té a promis des élections inclusives, libres, transparentes et crédibles, tout en annonçant la candidature de son pays à un siège non permanent au Conseil de sécurité pour 2028-2029. La CEDEAO soutient le calendrier du 6 décembre. Ces engagements lient les militaires : un scrutin taillé sur mesure ruinerait la crédibilité que Bissau tente de reconquérir. L’enjeu dépasse d’ailleurs le sort d’Embaló. Selon l’agence Ecofin, la croissance a atteint 5,8 % en 2025 et la dette publique a reflué à 76 % du PIB, mais les recettes fiscales plafonnent à 8,5 % du PIB. Le prochain président disposera de pouvoirs étendus et de moyens très étroits.
Le 4 octobre donnera une première indication, le congrès du Madem G15 une seconde, en disant si le parti se range sans réserve derrière son ancien champion. Un retour sans incident, suivi d’une campagne ouverte à tous, y compris aux opposants installés à l’étranger, donnerait corps à la promesse de la transition. Une arrivée triomphale dans une capitale quadrillée, face à une opposition entravée, accréditerait au contraire la thèse d’un putsch de convenance. Le 23 novembre 2025, les Bissau-Guinéens ont voté sans connaître le verdict des urnes. Le 6 décembre, ils sauront si la transition leur a rendu la parole ou si elle l’a confisquée une seconde fois.















