Des aéroports saisis, un territoire coupé du monde, des hôpitaux débordés : depuis le 23 septembre, l’Éthiopie a renoué avec la guerre au Tigré. Abiy Ahmed accuse le Soudan et l’Égypte, les rebelles se fédèrent. Quatre ans après l’accord de Pretoria, la paix n’aura été qu’une trêve armée.

Par Chioma Bennett

Lundi 28 septembre 2026, des soldats portant le drapeau éthiopien ont défilé dans les rues d’Alamata, ville stratégique située à environ 120 kilomètres au sud de Mekele, la capitale du Tigré. L’agence Reuters a authentifié la vidéo. L’armée fédérale d’Abiy Ahmed et la Tigray Peace Force, une milice tigréenne ralliée à Addis-Abeba, revendiquent la reprise de ce verrou logistique. Dans les hôpitaux de Korem et d’Alamata, le nombre de blessés est passé de 180 à plus de 420 en quarante-huit heures, selon Al Jazeera. En Éthiopie, la guerre du Tigré, que l’on croyait close en novembre 2022, a repris.

Les combats ont redoublé le mercredi 23 septembre. Ce jour-là, l’Alliance des forces populaires éthiopiennes pour la survie, coalition de sept mouvements armés qui réunit le Front populaire de libération du Tigré (TPLF), l’Armée de libération oromo et le Mouvement national amhara Fano, a lancé une offensive coordonnée. Ses combattants ont pris trois aéroports au Tigré, ainsi que celui d’Erebti, dans la région Afar. Addisalam Balema, membre du comité central du TPLF, parle désormais de « guerre totale ». Le vendredi suivant, l’internet et le téléphone ont été coupés au Tigré, une interruption confirmée par l’observatoire NetBlocks. Le dimanche, un drone a frappé le siège de la télévision régionale Tigrai TV.

La première leçon tient à la nature de cette guerre. En 2020, le conflit opposait un gouvernement fédéral à une région rebelle. En 2026, il met aux prises le pouvoir central et une coalition qui dépasse le Tigré et s’étend aux régions Amhara et Afar. Le TPLF n’est plus seul : il s’est allié aux Fano amhara, qui l’avaient pourtant combattu aux côtés de l’armée fédérale lors du précédent conflit, et à l’Armée de libération oromo. Cette convergence d’adversaires d’hier traduit l’échec du projet politique d’Abiy Ahmed, qui promettait l’unité nationale et récolte une coalition de griefs. L’armée affirme avoir tué 272 combattants tigréens en Amhara, un chiffre invérifiable, mais qui confirme l’extension du front hors du Tigré.

La deuxième leçon est régionale. Le week-end dernier, le maréchal Birhanu Jula, chef de l’armée éthiopienne, a affirmé que ces groupes ne pourraient réussir sans être « soutenus et approvisionnés par le Soudan, l’Égypte et d’autres puissances extérieures ». L’armée soudanaise a rejeté des accusations « sans fondement » et retourné l’argument, en accusant l’Éthiopie d’abriter l’entraînement et le ravitaillement des Forces de soutien rapide, la milice qu’elle combat depuis 2023. L’état-major éthiopien accuse aussi l’Érythrée de soutenir l’opposition armée, ce qu’Asmara dément. La guerre du Tigré devient ainsi le point de jonction de deux conflits, celui du Soudan et celui de l’Éthiopie, dans une Corne de l’Afrique où chaque capitale soupçonne sa voisine.

Le troisième enjeu est humanitaire, et il pèse lourd. La guerre de 2020 à 2022 a fait environ 600 000 morts, selon les estimations reprises par Al Jazeera, et la coupure des communications avait alors accompagné un blocus aux effets proches de la famine. Le black-out actuel ravive ce précédent. Environ 150 000 personnes ont déjà été déplacées depuis la reprise des combats ; l’hôpital de Suhul a reçu 300 blessés en une semaine. Sans téléphone ni internet, les organisations humanitaires ne peuvent ni évaluer les besoins ni documenter d’éventuelles exactions, ce qui profite à tous les belligérants.

L’information est elle-même devenue un front. Coupure des réseaux, frappe de drone contre le siège de Tigrai TV : la voix du Tigré est étouffée, tandis que chaque camp multiplie les communiqués de victoire, aéroports conquis d’un côté, localités reprises de l’autre. Entre les deux, aucun bilan indépendant n’est disponible, et les chiffres circulent sans vérification possible. Pour les chancelleries comme pour les investisseurs, cette opacité complique toute lecture du rapport de force, et retarde d’autant les pressions diplomatiques qui pourraient freiner l’escalade. Elle entretient aussi, dans la diaspora tigréenne comme à Addis-Abeba, une guerre parallèle de récits où la rumeur tient lieu de preuve.

Il faut néanmoins nuancer le récit d’un effondrement inéluctable. L’armée fédérale dispose de l’aviation, des drones et de la capacité de reprendre rapidement des localités comme Alamata. La coalition rebelle, hétérogène, réunit des mouvements aux agendas divergents, oromo, amhara et tigréen, qu’aucun programme commun ne semble cimenter au-delà du départ d’Abiy Ahmed. Et le Tigré lui-même est divisé, comme le montre l’engagement de la Tigray Peace Force aux côtés d’Addis-Abeba. Rien n’indique que l’offensive rebelle puisse menacer le centre du pouvoir. Mais rien n’indique non plus que le gouvernement puisse l’emporter militairement sans répéter les ravages de 2020.

Reste la question diplomatique, singulièrement absente. L’accord de Pretoria, signé en novembre 2022 sous l’égide de l’Union africaine, reposait sur un désarmement progressif et un retour à l’ordre constitutionnel au Tigré. Il s’est défait sans qu’aucun garant ne sonne l’alarme. Les États-Unis ont levé en septembre leurs sanctions visant l’Éthiopie et l’Érythrée, estimant caduque l’urgence nationale qui les fondait, au moment même où la région se réarmait. Le signal envoyé à Addis-Abeba comme à Asmara n’était sans doute pas celui d’une vigilance accrue.

La trajectoire des prochaines semaines dépendra de trois variables : la capacité de l’armée à tenir la route du sud vers Mekele, la solidité d’une coalition rebelle née de la rancœur, et la volonté des puissances régionales de souffler sur les braises. L’Union africaine, dont le siège est à Addis-Abeba, joue sa crédibilité sur ce dossier. Elle avait parrainé la paix de Pretoria. Si elle se tait aujourd’hui, elle aura seulement parrainé un intervalle entre deux guerres.