
Destitué en 2024, l’ancien vice-président kényan Rigathi Gachagua jure qu’il pourra affronter William Ruto à la présidentielle de 2027. Sa croisade, portée par un nouveau parti et le grief du Mont Kenya, rouvre un débat constitutionnel explosif et recompose déjà l’opposition.
Par Chioma Bennett
Fin août 2026, sur les estrades de meetings qui se multiplient dans les fiefs du Mont Kenya, Rigathi Gachagua martèle une conviction devenue slogan : sa destitution ne l’empêchera pas de briguer la présidence en 2027. L’ancien vice-président, premier titulaire de la fonction renversé par une procédure parlementaire dans l’histoire du pays, refuse de disparaître de la scène. Deux ans après son éviction, il affirme rester pleinement éligible, malgré une décision de la Haute Cour ayant confirmé sa destitution. Le propos, répété devant des foules acquises et relayé en boucle sur les réseaux sociaux, sonne comme un défi direct lancé au président William Ruto, dont il fut pourtant le colistier et l’allié avant la rupture. Sa longévité politique, bâtie sur un ancrage régional solide et un franc-parler qui séduit ses partisans, en fait un adversaire que le pouvoir ne peut se contenter d’ignorer.
Retour sur les faits. En octobre 2024, le Sénat kényan avait voté le renvoi de M. Gachagua, accusé de corruption, d’abus de fonction et d’incitation à la division ethnique, des charges qu’il a toujours niées en bloc. Vice-président depuis septembre 2022, il fut remplacé par Kithure Kindiki, ancien ministre de l’Intérieur devenu numéro deux de l’exécutif. La Constitution kényane, adoptée en 2010 et jalouse de ses équilibres, encadre strictement les conséquences d’une mise en accusation aboutie sur les droits du responsable concerné. C’est précisément ce terrain juridique que l’intéressé et ses avocats contestent, plaidant que rien n’interdit formellement à un dirigeant destitué de se présenter à la magistrature suprême. La bataille se déplace ainsi des bancs du Sénat aux prétoires.
Pour tenir son pari, l’ancien vice-président ne s’en remet pas qu’aux tribunaux. Il a fondé son propre parti, Democracy for the Citizens, lancé en mai 2025, destiné à structurer une candidature et à fédérer les mécontents de toutes obédiences. La bataille est autant juridique que politique : faire trancher l’éligibilité par les cours, tout en construisant patiemment une base électorale capable de peser à l’échelle nationale. Chaque déplacement, chaque meeting devient une audience à ciel ouvert, où il plaide sa cause devant l’opinion autant que devant les juges. Le camp présidentiel, lui, observe et calcule. Trop réprimer M. Gachagua reviendrait à en faire un martyr, à souder derrière lui une région blessée ; le laisser prospérer, c’est courir le risque de voir se cristalliser un vote régional discipliné et hostile au chef de l’État, à trois ans d’un scrutin déjà tendu.
Le terrain se joue d’abord au pied du Mont Kenya, château d’eau démographique et électoral du pays, réservoir de voix décisif dans toute élection présidentielle. Cette région, qui avait massivement soutenu le ticket Ruto-Gachagua en 2022, nourrit aujourd’hui un profond sentiment d’abandon. Les habitants dénoncent des promesses non tenues, une pression fiscale mal vécue depuis les contestations sociales de 2024, et l’impression amère d’avoir été écartés du pouvoir après avoir contribué à le conquérir. En transformant ces griefs en discours identitaire et régional, Rigathi Gachagua cherche à convertir la frustration diffuse en bloc de voix homogène et discipliné, capable de faire basculer une élection nationale serrée. Le pari repose sur une lecture ethnorégionale assumée de la politique kényane.
Au-delà de sa personne, c’est toute l’opposition qui se recompose en vue de 2027. Les figures écartées, les déçus de la majorité et les vétérans de la vie politique kényane sondent discrètement les alliances possibles et les rapports de force à venir. La candidature de M. Gachagua, si elle est validée par les cours, redistribue les cartes : elle fragmente le socle électoral du président sortant tout en obligeant les autres prétendants à se positionner par rapport à lui. Mais elle expose aussi une opposition traversée d’ambitions rivales, où chacun revendique le leadership et rechigne à s’effacer. Sans front commun ni candidat unique, la contestation risque de se diluer en candidatures multiples, offrant au camp présidentiel une réélection presque par défaut. L’histoire électorale récente du Kenya a montré que seules les grandes coalitions, patiemment négociées, parviennent à déloger un sortant.
Pour William Ruto, l’affaire est un délicat exercice d’équilibriste. Une forte poussée de M. Gachagua dans le Mont Kenya fragiliserait mécaniquement son arithmétique électorale, dans un pays où le vote régional et communautaire pèse encore lourd malgré les appels au dépassement ethnique. Le président doit à la fois reconquérir une région clé, répondre au malaise économique et éviter de donner corps au récit de la persécution politique. Pour l’ancien vice-président, la voie est étroite : transformer un statut de victime en projet crédible et rassembleur, sans se réduire au rôle de porte-voix d’un seul terroir. La justice, en tranchant la question de son éligibilité, tiendra entre ses mains une part décisive du calendrier politique national.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas kényan, est celle de savoir jusqu’où une destitution peut effacer un acteur politique dans une démocratie où l’opinion, plus que la procédure, finit souvent par faire et défaire les carrières. Le combat de Rigathi Gachagua teste la solidité des garde-fous constitutionnels autant que la mémoire, parfois courte, des électeurs. En définitive, son pari sur 2027 n’est pas seulement une revanche personnelle contre ceux qui l’ont renversé ; il interroge la capacité des institutions kényanes à contenir des ambitions que les urnes, seules, semblent encore en mesure de départager.















