À Diamniadio, l’État sénégalais a réuni pour la première fois les compagnies minières autour d’une même table. Derrière ce cadre de dialogue permanent sur l’or, un objectif clair : mieux capter la rente aurifère de Kédougou et passer d’une économie d’extraction à une véritable transformation locale.

Par Tunde Adeyemi

Le 20 août 2026, à Diamniadio, dans la ville administrative qui pousse aux portes de Dakar, le ministre des Mines et de la Géologie, Cheikhou Oumar Seck, a ouvert une rencontre inédite. Autour de la table, l’État et les compagnies qui exploitent le sous-sol sénégalais, réunis pour instaurer un cadre de dialogue permanent. L’objectif affiché est limpide : identifier les obstacles qui freinent les investissements, fluidifier des procédures souvent jugées lourdes et, surtout, améliorer les conditions d’exploitation d’un or dont Dakar estime ne pas tirer une part suffisante. Le format, présenté comme une première, veut installer une méthode de concertation régulière là où prévalaient les rapports bilatéraux, au cas par cas, entre l’administration et chaque opérateur.

La démarche traduit un changement de doctrine. Depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et la formation du gouvernement conduit par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo, les autorités répètent leur volonté de renégocier le partage de la richesse minière et d’inscrire la souveraineté sur les ressources au cœur de leur programme. Le pays, longtemps discret sur la carte aurifère régionale, compte désormais parmi les producteurs qui montent, porté par les gisements de Kédougou, à l’extrême sud-est du territoire, aux confins du Mali et de la Guinée. La feuille de route ministérielle assume un mot d’ordre : sortir de la simple extraction pour bâtir une filière, avec transformation sur place, contenu local renforcé et retombées fiscales accrues pour le Trésor.

Le calendrier n’est pas fortuit. Dix jours plus tôt, le 10 août, le canadien IAMGOLD officialisait la cession de ses actifs sénégalais au groupe Fortuna Mining, pour environ trente-neuf milliards de francs CFA. Ce désengagement d’un acteur torontois au profit d’une compagnie en pleine expansion sur le continent rebat les cartes de l’un des bassins aurifères les plus prometteurs d’Afrique de l’Ouest. Pour l’État, ces mouvements capitalistiques rappellent l’urgence d’un cadre stable : au moment où les titres miniers changent de mains et où les valorisations grimpent avec le cours mondial de l’or, c’est la puissance publique qui doit fixer les règles du jeu, contrôler les cessions et sécuriser sa part de la rente. Ce rachat, à un prix qui traduit l’appétit des investisseurs pour l’or ouest-africain, illustre une mondialisation minière où les gisements sénégalais s’échangent depuis Toronto, Vancouver ou Londres, loin des populations qui vivent au-dessus. La concertation apparaît ainsi comme la réponse politique à une recomposition industrielle qui s’accélère.

Sur le terrain, pourtant, l’écart entre l’ambition et le quotidien demeure béant. Autour des mines de Kédougou, l’orpaillage artisanal fait vivre des dizaines de milliers de personnes, souvent dans des conditions précaires, parfois au mépris de l’environnement et de la santé, avec l’usage de produits toxiques comme le mercure. Les communautés riveraines réclament routes, écoles, centres de santé et emplois, quand les grands projets industriels concentrent l’essentiel de la valeur et de la mécanisation. Un investissement local de plusieurs centaines de millions de francs CFA a certes été annoncé pour améliorer les services de base de cette zone frontalière enclavée, mais la promesse d’un partage équitable reste, pour beaucoup d’habitants, une abstraction. L’or brille dans les statistiques d’exportation bien avant d’irriguer les villages qui le produisent.

Entre l’État et les mineurs, toute une filière cherche son équilibre. Sous-traitants, fournisseurs, coopératives d’orpailleurs et sociétés de services attendent des règles lisibles pour investir et embaucher. Le risque, dans ce type de dialogue, est double : que la concertation se limite aux grands groupes capables de peser dans la négociation, laissant de côté les acteurs modestes et l’orpaillage informel ; ou qu’elle accouche de déclarations d’intention sans mécanismes de suivi ni indicateurs vérifiables. La transformation locale de l’or, tant vantée comme gage de valeur ajoutée et d’emplois qualifiés, suppose des raffineries, des compétences techniques, de l’énergie et un financement de long terme que le seul volontarisme politique ne saurait improviser en quelques réunions. Nombre de ces petits acteurs redoutent, en creux, qu’un cadre taillé sur mesure pour les majors ne consacre finalement leur propre marginalisation.

Le bras de fer se joue aussi à l’échelle des rapports de force. Face à des multinationales rompues à la négociation des codes miniers et à l’arbitrage international, Dakar avance ses exigences de souveraineté, de transparence et de renégociation des conventions. Les compagnies, elles, réclament stabilité juridique et fiscalité prévisible, condition d’engagements de long terme dans une activité à forte intensité capitalistique. Pour le Sénégal, la voie est étroite : durcir le ton pour capter davantage de rente, sans effrayer des investisseurs dont le pays a besoin pour financer ses ambitions. Un responsable cité par la presse résume l’ambition officielle : passer d’une économie d’extraction à une économie de transformation, sans rupture brutale avec les opérateurs déjà installés.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir si les États africains producteurs d’or peuvent renverser une équation ancienne : exporter le métal brut et importer les biens qu’il finance ailleurs. La concertation de Diamniadio n’est, à ce stade, qu’une première réunion, un cadre à remplir de contenus, d’échéances et de contrôles. En définitive, elle n’est pas seulement un rendez-vous technique ; elle dira si le Sénégal parvient à convertir la fièvre de l’or en développement durable et partagé, ou s’il rejoint la longue liste des pays riches d’un sous-sol dont ils ne récoltent, au bout du compte, que les miettes. Le pays a les atouts d’une réussite ; il lui reste à prouver qu’il saura transformer une réunion en politique publique tenue dans la durée.