
À Accra, l’annonce d’un troc entre gaz nigérian et électricité ghanéenne relance le vieux rêve d’un marché régional de l’énergie. Derrière l’ambition affichée d’un hub électrique ouest-africain, la question des réseaux, du financement et de la confiance politique reste entière pour la CEDEAO et ses opérateurs.
Par Kwame Mensah
Le 21 août 2026, à Accra, le ministre de l’Énergie et du Pétrole, John Abdulai Jinapor, a posé une ambition qui déborde largement les frontières du Ghana. Devant un parterre d’industriels, il a confirmé des pourparlers avec Abuja autour d’un mécanisme inédit : le Ghana absorberait du gaz nigérian, le transformerait en électricité dans ses centrales, puis réexporterait cette énergie vers le géant de deux cents millions d’habitants. Le troc, encore à l’état de projet, résume une double promesse. Faire du Ghana un carrefour électrique régional, et transformer le voisinage ouest-africain en un marché intégré de l’énergie, là où chaque État a longtemps raisonné en circuit fermé. Dans une région où l’accès au courant demeure l’un des premiers freins à l’industrialisation, l’annonce a valeur de manifeste autant que de projet commercial.
L’idée ne sort pas de nulle part. Depuis des années, le réseau ghanéen alimente déjà le Togo, le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso, à travers la Ghana Grid Company et les interconnexions du Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain, le WAPP. Ce marché régional, adossé à la CEDEAO, ambitionne depuis la fin des années 1990 de mutualiser une production morcelée et coûteuse, afin de faire baisser le prix du kilowattheure. Le Nigéria, lui, dispose d’immenses réserves gazières mais peine à les valoriser sur son propre sol, faute de centrales fiables et d’un réseau capable d’acheminer le courant jusqu’aux usines. L’accord esquissé par M. Jinapor propose donc une division du travail : au Nigéria le gaz, au Ghana la conversion et la stabilité du réseau, aux deux pays le partage de la valeur ajoutée. Sur le papier, la complémentarité paraît presque évidente.
Pour Accra, la manœuvre s’inscrit dans une stratégie assumée. Le gouvernement de John Mahama entend combiner gaz, énergies renouvelables et, à terme, nucléaire, pour porter la capacité nationale au-delà des besoins intérieurs et dégager un surplus exportable. La reprise attendue du secteur pétrolier, portée par des accords avec des majors et par la remise en route de la raffinerie de Tema, nourrit cette confiance. Vendre de l’électricité à un marché aussi vaste que le nigérian offrirait au Ghana des recettes en devises précieuses, à l’heure où le cedi reste fragile et où le poids de la dette publique commande la moindre rentrée de dollars. La diplomatie énergétique devient ainsi le prolongement d’une politique intérieure de redressement, où chaque mégawatt vendu à l’étranger soutient un budget étroitement surveillé.
La réalité tempère toutefois l’élan. Le Ghana lui-même a connu, il y a peu, ses propres délestages, le fameux dumsor qui a paralysé usines et foyers pendant des mois. Exporter suppose de sécuriser d’abord l’approvisionnement domestique, sous peine de rejouer les pénuries au nom de la diplomatie énergétique et de nourrir la colère des consommateurs. Côté nigérian, des millions de foyers et d’ateliers demeurent privés d’un courant régulier ; l’opinion pourrait s’interroger sur la logique d’envoyer du gaz national se transformer à l’étranger, quand les centrales locales tournent au ralenti et que les groupes électrogènes privés continuent de rythmer la vie économique. Le paradoxe d’un pays exportateur d’énergie primaire et importateur d’électricité transformée n’a rien d’anodin ; il touche à la souveraineté autant qu’à l’économie.
Reste l’infrastructure, nerf de la guerre. Alimenter le Nigéria à une échelle significative exigerait des lignes de transport nouvelles, des postes de transformation, des investissements chiffrés en milliards de dollars et des années de chantier. Les opérateurs du WAPP connaissent la difficulté : les interconnexions existantes souffrent de pertes techniques, d’impayés récurrents entre compagnies nationales et de tarifs libellés dans des monnaies instables. Un troc gaz contre électricité, séduisant sur le papier, bute sur la mécanique des paiements, la fixation des prix et la répartition des risques entre entreprises publiques rarement à l’équilibre. Sans cadre contractuel solide, sans garantie de recouvrement et sans arbitrage clair en cas de litige, le projet risque de grossir la longue liste des protocoles d’accord signés en grande pompe et jamais suivis d’effet.
L’enjeu dépasse la seule technique. En se posant en plaque tournante, le Ghana revendique un leadership énergétique que le Nigéria, première économie du continent, n’a jamais consenti à céder. Le rapport de force est asymétrique : Abuja détient la ressource, Accra propose le savoir-faire et la fiabilité de son réseau. Chacun cherche à capter la part la plus rentable de la chaîne, et nul n’ignore que la dépendance mutuelle peut vite se muer en levier de pression. Au-delà, l’affaire teste la capacité de la CEDEAO à donner corps à son marché commun de l’électricité, alors que l’organisation traverse une crise politique profonde, marquée par le départ des États du Sahel. L’intégration par les réseaux pourrait offrir un terrain de coopération là où la diplomatie échoue, ou devenir un nouveau théâtre de rivalités.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ghanéen, est celle de savoir si l’Afrique de l’Ouest saura enfin transformer ses complémentarités en interdépendances organisées. Le gaz nigérian et les centrales ghanéennes forment, en théorie, un couple idéal, taillé pour un continent qui cherche à électrifier son développement. Mais l’histoire régionale est jonchée de projets énergétiques annoncés en fanfare et enlisés dans les arriérés, les rivalités et la méfiance. En définitive, le troc esquissé à Accra n’est pas seulement une transaction commerciale ; il mesure la maturité d’une intégration que les discours célèbrent depuis un quart de siècle et que les réseaux, seuls, pourront rendre tangible.















