La Sonatrach est le pilier principal de l’économie algérienne

Alger affiche sa meilleure production de gaz depuis trois ans. Mais derrière le record, la consommation intérieure gonfle plus vite encore, rognant la rente exportable. L’ambition de doubler les livraisons vers l’Europe se heurte à une demande domestique devenue le premier client de Sonatrach.

Par Karim Benyahia

Le 23 août 2026, les chiffres publiés à Alger avaient de quoi rassurer le pouvoir. Entre janvier et juin, l’Algérie a produit un peu plus de cinquante-quatre milliards de mètres cubes de gaz naturel, son meilleur premier semestre depuis 2023, en hausse d’environ quatre pour cent sur un an. Pour un pays dont les hydrocarbures assurent l’essentiel des recettes en devises et financent, par les importations et les subventions, la paix sociale, la performance tombe à point nommé. Elle conforte le discours du président Abdelmadjid Tebboune, qui promet un nouveau départ pour l’économie nationale et fait de l’énergie le socle d’une puissance retrouvée. Dans la communication officielle, le record devient la preuve tangible d’un redressement industriel. Les hydrocarbures représentent encore l’écrasante majorité des exportations et des ressources budgétaires du pays, ce qui fait de chaque statistique gazière un indicateur politique autant qu’économique.

Derrière la façade, une tension plus discrète se dessine. Sur les six premiers mois de l’année, la consommation intérieure a atteint près de vingt-neuf milliards de mètres cubes, en progression de plus de six pour cent, absorbant à elle seule environ la moitié de la production nationale. Autrement dit, le marché domestique croît nettement plus vite que l’extraction. Chaque mètre cube brûlé dans les centrales électriques, les usines subventionnées ou les foyers algériens est un mètre cube qui ne partira pas vers l’Italie ou l’Espagne, principaux débouchés d’un gaz vendu en devises fortes. Le premier client de Sonatrach n’est plus l’Europe : c’est l’Algérie elle-même, et cette bascule silencieuse rebat toute l’économie de la rente. Ce renversement, encore peu commenté, fragilise l’équation même qui a fait de l’Algérie une puissance énergétique depuis les années 1970.

Le gouvernement en est conscient. Sous l’autorité du ministre d’État chargé des Hydrocarbures et des Mines, Mohamed Arkab, et avec un groupe Sonatrach dont la direction a été confiée fin 2025 à Noureddine Daoudi, Alger multiplie les chantiers : relance de l’exploration, développement du gisement de fer de Gara Djebilet, mégaprojet intégré de phosphate, diversification vers les renouvelables. L’objectif, martelé au sommet de l’État, est ambitieux : porter à terme les exportations de gaz vers le seuil symbolique des cent milliards de mètres cubes, contre une base bien plus modeste aujourd’hui. Le pari suppose d’investir massivement dans l’amont pétrolier et gazier tout en maîtrisant l’appétit d’un marché intérieur en expansion continue. Deux impératifs difficilement conciliables sans réformes de fond.

Or cet appétit a des racines profondes. En Algérie, l’énergie est largement subventionnée : le gaz et l’électricité y comptent parmi les moins chers au monde, garantie d’un pouvoir d’achat préservé pour des ménages soumis à l’inflation et au chômage des jeunes. Toucher à ces subventions relèverait du dossier explosif, tant elles constituent un pilier du contrat social hérité des années de rente pétrolière et des soulèvements passés. La climatisation qui se généralise sous des étés brûlants, l’industrialisation encouragée à coups d’incitations et une croissance démographique soutenue nourrissent une demande structurellement haussière. Réduire le gaspillage, améliorer l’efficacité énergétique et rationaliser la consommation sans heurter la population revient, pour le pouvoir, à désamorcer une véritable bombe à retardement sociale.

Pour Sonatrach, colonne vertébrale de l’économie, l’équation est redoutable. Le groupe doit à la fois honorer ses contrats européens, alimenter un marché intérieur vorace et financer les investissements colossaux nécessaires au maintien, voire au renouvellement, de ses réserves. Les champs historiques du Sahara vieillissent, la production exige des techniques d’extraction plus coûteuses, et la concurrence des gaz américain, qatari et russe pèse sur les prix mondiaux. La moindre défaillance dans l’entretien du réseau, dans le calendrier des grands projets ou dans l’attractivité du cadre d’investissement se paierait en parts de marché perdues, au moment même où l’Europe cherche activement à sécuriser et à diversifier ses fournisseurs de long terme. Le géant public, qui pèse à lui seul une part déterminante des recettes de l’État, ne peut se permettre ni de décevoir Rome et Madrid, ni de rationner les foyers algériens.

Car l’enjeu est éminemment géopolitique. Depuis la contraction des approvisionnements russes, l’Algérie s’est imposée comme un partenaire énergétique courtisé par une Europe en quête de sécurité et de proximité. Cette position lui confère un poids diplomatique certain, qu’Alger entend monnayer dans ses dossiers sensibles, du Sahara occidental aux équilibres sahéliens en passant par ses relations tendues avec Paris et Rabat. Mais la crédibilité d’un fournisseur se juge à sa capacité à livrer dans la durée, à prix compétitif et sans à-coups. Si la demande intérieure continue de grignoter la rente exportable, la promesse des cent milliards de mètres cubes livrés risque de rester un horizon lointain, plus qu’un engagement tenable devant les partenaires européens.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas algérien, est celle de savoir comment les grands États rentiers concilient sécurité énergétique nationale et vocation exportatrice, à l’heure où leurs propres sociétés consomment toujours davantage et où la transition mondiale menace la valeur future des hydrocarbures. Le record de 2026 flatte les statistiques, mais il masque une course de vitesse entre l’extraction et la consommation. En définitive, la puissance gazière de l’Algérie ne se mesurera pas au seul volume produit ; elle se jouera dans sa capacité à réformer un modèle de subventions devenu insoutenable, sans rompre le pacte tacite qui lie l’État à sa population.