CEDEAO

Quatre ans après le putsch qui l’a porté au sommet, le général Mamadi Doumbouya tient sa dernière pièce. En élisant ce 31 mai cent quarante-sept députés, la Guinée referme officiellement sa transition et ouvre la « Nouvelle République ». Une normalisation en trompe-l’œil : l’ordre constitutionnel revient, mais vidé de toute alternance.

Le 31 mai, les électeurs guinéens ont glissé dans l’urne le dernier bulletin d’une transition commencée par un coup d’État. Quatre ans presque jour pour jour après avoir renversé Alpha Condé en septembre 2021, le général Mamadi Doumbouya fait élire les cent quarante-sept députés de l’Assemblée nationale et les conseillers communaux qui manquaient à son édifice. Le pays se dote enfin d’institutions complètes. Reste une question que le scrutin n’aborde jamais : pour quoi faire, et au service de qui ?

L’enchaînement a été rapide et maîtrisé. Élu à la présidentielle du 28 décembre 2025, investi le 17 janvier 2026 pour un mandat de sept ans, l’ancien chef de la junte avait fixé par décret, dès le 20 février, la date de ces législatives et communales. Le calendrier, d’abord calé au 24 mai, a glissé au 31. À chaque étape, le pouvoir a tenu le tempo sans jamais le subir. À Conakry comme à Kankan, la « Nouvelle République » se construit selon un plan dont le maître d’œuvre n’a pas changé depuis le premier jour.

Pour mesurer le tournant, il faut se souvenir des promesses de 2021. Au lendemain du putsch, le Comité national du rassemblement pour le développement jurait une transition courte, une charte respectée, un retour rapide aux civils et l’interdiction, pour ses membres, de se présenter aux élections. Aucun de ces engagements n’a survécu intact. Doumbouya a quitté l’uniforme pour le costume présidentiel, prolongé les délais, puis transformé l’exception militaire en pouvoir élu. Le scénario rappelle celui d’autres officiers ouest-africains, du Tchad de Mahamat Idriss Déby au Gabon de Brice Oligui Nguema : la transition comme antichambre de la perpétuation.

Le premier ressort de cette réussite est la mise hors jeu de l’opposition historique. Les deux formations qui ont structuré la vie politique guinéenne depuis 2010, le RPG Arc-en-ciel d’Alpha Condé et l’UFDG de Cellou Dalein Diallo, ont été suspendues, fragilisées ou privées de leurs chefs, contraints à l’exil ou aux poursuites judiciaires. Dans ce vide organisé, les listes proches du pouvoir et une myriade de petites formations ralliées ont occupé tout le terrain. Selon Jeune Afrique, le verrouillage du scrutin s’est joué bien avant le vote, dans le découpage des circonscriptions, le financement des campagnes et le contrôle de l’administration électorale. Le résultat est mécanique. Privés d’adversaires capables de mobiliser au-delà de leurs bastions historiques, les électeurs guinéens n’ont pas eu à choisir entre des projets : on leur a soumis une liste gagnante d’avance, et une participation que le pouvoir présentera, le moment venu, comme une adhésion populaire.

Le deuxième ressort est sémantique. En baptisant son projet « Nouvelle République », le pouvoir s’offre un récit de refondation qui efface le passé sans avoir à le juger. Une Constitution adoptée par référendum en 2025, un septennat renouvelable, une architecture institutionnelle taillée pour le sommet de l’État : tout est neuf, donc tout est présenté comme légitime. Le procédé est habile. Il transforme une rupture de l’ordre constitutionnel en acte fondateur, et la contestation de cet ordre en nostalgie d’un régime que peu de Guinéens regrettent. La page blanche est aussi un effacement.

Le troisième ressort est régional, et il est permissif. La CEDEAO, déjà éprouvée par le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, n’a ni les moyens ni l’envie d’ouvrir un nouveau front avec Conakry. Tant que le calendrier affiche des élections, l’organisation peut parler de retour à l’ordre constitutionnel sans trop regarder le contenu des urnes. Cette tolérance arrange tout le monde : elle permet à Doumbouya de se réclamer de la légalité et à ses voisins d’éviter une crise supplémentaire. La forme démocratique tient lieu de fond, et l’apparence suffit à clore le dossier. Cette tolérance a pourtant un coût rarement chiffré. À force d’avaliser des transitions qui n’en finissent pas, la CEDEAO vide de sa substance le principe qu’elle prétend défendre. Chaque officier qui se fait élire après avoir pris le pouvoir par les armes affaiblit un peu plus la norme régionale contre les coups d’État, et facilite le prochain.

Tout n’est pourtant pas joué. Une majorité parlementaire fabriquée n’achète pas la légitimité sociale. La Guinée reste un pays jeune et urbanisé, où la rue a déjà fait plier des présidents et où la rente de la bauxite et du fer de Simandou attise les appétits autant que les frustrations. Un Parlement sans contre-pouvoir prive le régime d’une soupape essentielle : les mécontentements qui ne trouvent pas d’expression institutionnelle finissent toujours par chercher la place publique. Doumbouya a conquis le contrôle des institutions ; il n’a pas encore conquis la confiance de ceux qu’elles sont censées représenter.

Le 31 mai restera donc comme la date où la Guinée a bouclé sa transition sur le papier, sans rouvrir le débat sur le pouvoir. Le général-président dispose désormais d’un mandat, d’une Constitution et d’une Assemblée à sa main. Il lui manque l’essentiel : la preuve que cette architecture sert le pays, et non sa seule conservation. Les prochains tests ne seront pas électoraux. Ils porteront sur Simandou, sur le prix du riz et sur la patience d’une jeunesse qui a déjà vu trop de refondations s’achever en restaurations.