Maurel & Prom vient de réussir son tout premier forage gazier au Gabon, sur le permis d’Etekamba. Une victoire modeste, 25 millions de pieds cubes par jour attendus fin 2026, mais lourde de symboles pour un régime de transition qui rêve de diversification. Suffira-t-elle à desserrer l’étau du déclin pétrolier ?

Fin février, sur le permis d’Etekamba, au sud-est de Port-Gentil, le puits Mouletsi-2 a livré son verdict. Pour la première fois de son histoire gabonaise, le groupe Maurel & Prom a foré avec succès un puits de gaz, avec un potentiel de production estimé à 25 millions de pieds cubes par jour. La mise en exploitation est annoncée pour la fin 2026. À l’échelle des géants mondiaux du secteur, le chiffre est dérisoire. À l’échelle d’un Gabon en quête de relais de croissance, il prend une valeur disproportionnée. Le pays tient enfin un actif gazier propre, là où il ne savait jusqu’ici qu’extraire un pétrole vieillissant.

Le contexte donne au forage un relief particulier. Depuis le coup d’État d’août 2023 qui a renversé Ali Bongo, le Gabon vit sous la houlette de Brice Clotaire Oligui Nguema, confirmé dans les urnes en avril 2025. Le nouveau pouvoir a fait de la souveraineté économique son mot d’ordre, multipliant les annonces de reprise en main des ressources, du manganèse de Moanda aux hydrocarbures offshore. Or l’économie gabonaise reste prisonnière d’une rente pétrolière déclinante : les champs historiques s’épuisent, la production stagne autour de 200 000 barils par jour, et les majors qui exploitaient le pays se sont en partie retirées. Le gaz d’Etekamba s’inscrit dans cette volonté de prolonger la vie d’un secteur stratégique tout en l’orientant vers les besoins intérieurs, à commencer par l’électricité.

Les résultats trimestriels de Maurel & Prom confirment que le Gabon demeure le poumon du groupe. Au premier trimestre 2026, sa production en quote-part a atteint 37 444 barils équivalent pétrole par jour, en hausse de 7 pour cent sur le trimestre précédent ; la seule production gabonaise s’est établie à 14 456 barils par jour, en progression de 14 pour cent. Le chiffre d’affaires a bondi à 163 millions de dollars, porté par un prix de vente moyen du baril de 90,8 dollars, dopé par la flambée des cours née de la crise du détroit d’Ormuz. Le groupe prévoit d’investir massivement sur l’exercice. Sans le Gabon, Maurel & Prom ne pèserait plus grand-chose : l’aveu, répété dans la presse spécialisée, dit toute l’asymétrie d’une relation où le pays a besoin de l’opérateur autant que l’opérateur a besoin du pays.

C’est là que le pari d’Oligui Nguema montre ses limites. Le discours de souveraineté se heurte à une dépendance structurelle. Maurel & Prom est contrôlé par le groupe indonésien Pertamina, via sa filiale internationale, et reste l’acteur central de la production gabonaise. La rhétorique de la reprise en main nationale cohabite donc avec une réalité prosaïque : sans capitaux ni savoir-faire étrangers, le Gabon ne peut ni forer ni vendre. Le gaz d’Etekamba ne changera pas cet équilibre. Vingt-cinq millions de pieds cubes par jour, c’est de quoi alimenter quelques centrales et soulager un réseau électrique défaillant, pas de quoi refonder un modèle. La diversification reste un slogan tant qu’elle se limite à substituer une molécule fossile à une autre. Libreville a bien créé un bras national, Gabon Oil Company, pour monter au capital des projets et capter une part de la rente, mais l’ingénierie, la technologie et le financement restent l’apanage des opérateurs étrangers. Prendre des parts ne suffit pas à maîtriser une chaîne de valeur : le pays demeure preneur de prix sur des marchés qu’il ne contrôle pas et tributaire d’investisseurs qu’il courtise plus qu’il ne dicte.

Le calcul du régime de transition n’en est pas moins rationnel. Le gaz domestique répond à un besoin criant : les délestages pèsent sur les ménages comme sur les entreprises de Libreville et de Port-Gentil. Convertir une ressource jusqu’ici torchée ou négligée en électricité bon marché aurait un effet politique immédiat, dans un pays où la transition militaire cherche à asseoir sa légitimité par des résultats tangibles. Oligui Nguema joue donc sur deux tableaux : la promesse d’une souveraineté énergétique à long terme, et le bénéfice électoral d’une amélioration visible du quotidien. Le forage d’Etekamba sert les deux récits à la fois.

Mais le temps joue contre lui. La mise en production n’interviendra qu’en fin d’année, et les volumes resteront longtemps marginaux. Pendant ce temps, le pétrole, qui assure encore l’essentiel des recettes budgétaires et des exportations, continue de décliner. Le Gabon reste exposé au moindre retournement des cours mondiaux, comme l’a montré sa dépendance au choc d’Ormuz, à la fois aubaine pour ses revenus et menace pour ses importations. Diversifier suppose de sortir des hydrocarbures, pas seulement d’en changer la forme. Or les annonces sur le manganèse, le bois ou l’agriculture peinent encore à se traduire en investissements massifs et en emplois.

Le premier puits de gaz d’Etekamba restera donc un symbole utile plus qu’un tournant. Il offre à Oligui Nguema une image de réussite concrète, un argument de campagne permanente et un levier de négociation avec les opérateurs étrangers. Il ne dispense pas le Gabon de la question qui le hante depuis des décennies : que fera-t-il quand le pétrole se tarira pour de bon ? La réponse ne se trouve pas sous le permis d’Etekamba, mais dans la capacité du régime à transformer la rente, tant qu’il en reste, en une économie qui ne dépende plus d’elle.