Le 1er juin, 547 sièges de la Chambre des représentants des peuples seront en jeu. Dans au moins 64 circonscriptions, le Prosperity Party d’Abiy Ahmed sera le seul candidat. L’opposition boycotte, se retire ou est empêchée de concourir. En Amhara, le mouvement armé Fano a déclaré « ennemis du peuple » quiconque participerait au vote. Entre l’extinction du pluralisme et la menace des armes, l’Éthiopie s’apprête à élire sans choisir.

 

À Bahir Dar, capitale de la région Amhara, les affiches électorales du Prosperity Party tapissent les murs des bâtiments publics. En face, rien. Pas de tract adverse, pas de meeting concurrent, pas de candidat d’opposition. Dans cette ville de 400 000 habitants, comme dans au moins 63 autres circonscriptions du pays, le parti au pouvoir se présente seul devant les électeurs le 1er juin 2026. Le Bureau national électoral d’Éthiopie (NEBE) a confirmé le 8 mai que 64 districts n’avaient enregistré aucune candidature d’opposition, un chiffre qui pourrait encore augmenter d’ici au scrutin.

Ce vide n’est pas un accident. Il est le produit d’une mécanique de compression politique que le Prosperity Party a perfectionnée depuis sa création en 2019. Berhanu Nega, figure historique de l’opposition éthiopienne et dirigeant de l’Ethiopian People’s Revolutionary Party (EPRP), a annoncé en mai son retrait de la course électorale, dénonçant un environnement où le harcèlement des candidats et l’obstruction administrative rendent toute compétition illusoire. Le geste de cet ancien dissident, rentré d’exil pour tenter de peser dans le jeu institutionnel, mesure l’ampleur de la fermeture. Le Oromo Federalist Congress et l’Oromo Liberation Front, deux formations majeures de la région Oromia, ont menacé de boycotter le scrutin, invoquant des arrestations de cadres et l’impossibilité de mener campagne dans les zones rurales. La Commission éthiopienne des droits de l’homme, pourtant financée par l’État, a elle-même reconnu des « violations dans les processus pré-électoraux », une formulation prudente qui pointe vers des pratiques systémiques d’intimidation.

Le Journal of Democracy a qualifié l’élection à venir de « simulacre ». Le terme est sévère, mais les chiffres le soutiennent. En 2021, le Prosperity Party avait déjà remporté 454 sièges sur 547 lors d’un scrutin boycotté par plusieurs formations et reporté dans certaines régions pour cause de conflit. Cinq ans plus tard, les conditions se sont détériorées sur chacun des trois fronts qui fracturent le pays. Au Tigré, l’accord de Pretoria de novembre 2022 n’a pas produit la normalisation promise : le désarmement des forces tigréennes reste inachevé, les institutions régionales fonctionnent sous tutelle fédérale, et l’administration intérimaire de Getachew Reda navigue entre la loyauté contrainte envers Addis-Abeba et les attentes de sa base. En Oromia, l’Armée de libération oromo (OLA) poursuit ses opérations dans les zones rurales de l’ouest et du sud, rendant la campagne électorale inaccessible dans des districts entiers. En Amhara, le conflit entre les forces fédérales et le mouvement Fano a transformé une région entière en zone de guerre où l’État central ne contrôle fermement que les villes principales.

C’est dans ce contexte que le Fano a franchi un seuil symbolique. Le mouvement armé, né de milices d’autodéfense amhara radicalisées après la guerre du Tigré, a publié un ultimatum sans ambiguïté : toute personne, tout parti, tout média, tout chef religieux ou toute association civique participant à l’élection du 1er juin sera considéré comme « ennemi du peuple amhara, au même titre que le gouvernement ». Le Fano décrit le scrutin comme « frauduleux » et accuse le Prosperity Party de mener un « projet génocidaire » contre la population amhara. Dans les zones rurales où le mouvement contrôle des portions significatives du territoire, cette menace n’est pas rhétorique. Des responsables locaux ont abandonné leurs foyers pour se réfugier dans des camps militaires, selon Ethiopia Today. Des bureaux de vote prévus dans le nord-ouest de la région ont été relocalisés ou supprimés. Les enseignants désignés comme assesseurs dans les zones de conflit ont, pour certains, refusé de servir, par peur de représailles. L’appareil électoral se heurte ainsi à un double obstacle : l’hostilité armée du Fano et la peur diffuse qui paralyse les agents civils censés faire fonctionner le scrutin. Organiser une élection dans ces conditions relève moins de la démocratie que de la démonstration de force logistique.

Le paradoxe d’Abiy Ahmed est désormais complet. Le Premier ministre qui avait reçu le prix Nobel de la paix en 2019 pour avoir ouvert l’espace politique, libéré des prisonniers et engagé une réconciliation avec l’Érythrée a systématiquement refermé chacune de ces ouvertures. Le Prosperity Party, conçu comme un véhicule de fusion des partis ethniques de l’ancienne coalition EPRDF, fonctionne aujourd’hui comme un parti unique de fait, absorbant les ralliements et étouffant la dissidence. La sophistication du dispositif tient à ce qu’il préserve les formes électorales tout en vidant le scrutin de sa substance compétitive. Les bureaux de vote ouvriront le 1er juin. Les électeurs déposeront un bulletin. Le NEBE publiera des résultats. La communauté internationale prendra note, avec les réserves d’usage. Mais l’élection, au sens où elle suppose un choix entre des alternatives, aura été résolue bien avant que le premier votant ne se déplace.

Le second mandat d’Abiy Ahmed sera légal. Il ne sera pas légitime aux yeux d’une partie significative de la population éthiopienne, ni crédible pour les partenaires internationaux, de Washington à Bruxelles, qui observent avec une gêne croissante le décalage entre le récit réformateur d’Addis-Abeba et la réalité d’un pays où voter peut vous valoir l’étiquette d’ennemi. L’Éthiopie de juin 2026 pose une question que le continent connaît trop bien : à quel moment un scrutin sans compétition cesse-t-il d’être une élection pour devenir un rituel de confirmation du pouvoir en place ?