Le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi

Quatre-vingt-treize articles, un mécanisme d’assemblée constituante et un président qui se dit « disponible si le peuple le veut ». A Kinshasa, la proposition de loi référendaire prépare le terrain d’un troisième mandat Tshisekedi. L’Église catholique résiste, mais les Églises de Réveil ont changé de camp.

Le 29 avril 2026, l’Assemblée nationale congolaise a déclaré recevable une proposition de loi « portant conditions d’organisation du référendum en République démocratique du Congo ». Le texte, porté par le député Paul-Gaspard Ngondankoy, professeur de droit constitutionnel et membre de l’Union sacrée, compte 93 articles. Il prévoit un mécanisme de « changement constitutionnel » via une assemblée constituante. Formellement, il ne touche pas a l’article 220 de la Constitution de 2006, ce verrou qui interdit toute révision du nombre et de la durée des mandats présidentiels. Dans les faits, il en prépare le contournement. Personne a Kinshasa ne s’y trompe.

Le calendrier parle de lui-même. Le 6 mai 2026, lors d’une conférence de presse de près de trois heures au siège de l’Union africaine a Kinshasa, Félix Tshisekedi a ouvert la porte a un troisième mandat avec une formule calibrée : « Si le peuple veut que j’aie un troisième mandat, j’accepterai. » Il a ajouté que toute révision se ferait « par référendum, en consultant la population congolaise », renvoyant la responsabilité au peuple. La séquence est connue en Afrique centrale : un texte technique déposé par un député fidèle, un président qui conditionne sa disponibilité a la volonté populaire, et un référendum convoqué dans des conditions qui en garantissent l’issue. Le Cameroun de Paul Biya en 2008, le Congo-Brazzaville de Denis Sassou-Nguesso en 2015 et le Burundi de Pierre Nkurunziza en 2018 ont pratiqué la manoeuvre avant lui, avec des conséquences chaque fois désastreuses pour la stabilité politique de ces pays.

L’opposition a réagi avec une virulence proportionnelle a l’enjeu. Martin Fayulu, candidat malheureux de la présidentielle de 2018, a dénoncé « un coup d’État constitutionnel par voie référendaire » et appelé a la résistance. L’ancien Premier ministre Bruno Tshibala a rappelé que « la limitation des mandats est verrouillée » par l’article 220 et a plaidé pour un dialogue national préalable a toute initiative de révision. Delly Sessanga, autre figure de l’opposition, a pointé les « notions vagues » du texte Ngondankoy et qualifié l’ensemble de « manoeuvre politique dangereuse » visant a « préparer méthodiquement le terrain » pour un troisième mandat. Le député Ngondankoy, de son coté, affirme que son texte « n’ouvre ni référendum immédiat ni troisième mandat ». L’argument est juridiquement soutenable. Il est politiquement inaudible dans un pays où la mémoire des précédents est vive.

Le fait nouveau, et le plus inquiétant pour l’avenir démocratique du pays, est la fracture qui traverse les Églises congolaises. Historiquement, l’Église catholique a joué un role de contre-pouvoir déterminant en RDC. C’est la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) qui avait organisé les médiations de la crise post-électorale de 2016-2018 face a Joseph Kabila. C’est le cardinal Fridolin Ambongo qui, depuis Kinshasa, a porté la voix d’une société civile attachée a l’alternance démocratique. Or, en mai 2026, le front religieux s’est fissuré. La communauté Ejiba Yamapia, branche influente des Églises de Réveil proches du pouvoir, s’est mobilisée en faveur du changement constitutionnel, dans ce que Congo Quotidien a décrit comme « une union sacrée au culte » entre la présidence et certaines confessions évangéliques. L’Église catholique et les Églises protestantes traditionnelles maintiennent leur opposition a toute tentative de révision de l’article 220. Mais elles ne parlent plus d’une seule voix. Pour la première fois depuis la transition post-Mobutu, le pouvoir présidentiel a réussi a diviser le front religieux, privant l’opposition de son allié le plus puissant dans la société civile congolaise.

Cette fracture a des implications qui dépassent la question du troisième mandat. En RDC, où les institutions formelles, parlement, justice, commission électorale, sont largement contrôlées par la majorité présidentielle de l’Union sacrée, l’Église catholique constituait le dernier espace de résistance institutionnelle a l’exécutif. La CENCO disposait d’un réseau de 5 300 paroisses couvrant l’ensemble du territoire national, d’une crédibilité internationale et d’une capacité de mobilisation que ni l’opposition politique, fragmentée et souvent discréditée, ni la société civile laïque ne peuvent égaler. Si ce rempart se fissure durablement, la RDC perd le seul contre-pouvoir capable de peser sur le calendrier électoral et les conditions du scrutin de 2028.

Le contexte régional renforce l’urgence de la question. Pendant que Kinshasa débat de sa Constitution, la guerre dans l’est du pays se poursuit sans perspective de résolution. Le M23, soutenu par le Rwanda selon les rapports du Groupe d’experts de l’ONU, contrôle des pans entiers du Nord-Kivu. Les Washington Accords de décembre 2025, censés pacifier les relations entre la RDC et le Rwanda autour de l’accès aux minerais critiques, patinent. Le constitutionnaliste André Mbata, dans une analyse reprise par Congo Quotidien le 14 mai, a qualifié la posture présidentielle d’« ambiguïté calculée », soulignant que le débat constitutionnel détourne commodément l’attention des échecs sécuritaires et diplomatiques du régime a l’Est, là où des millions de déplacés attendent une réponse qui ne vient pas.

La proposition Ngondankoy suivra son parcours parlementaire dans les semaines qui viennent. L’Union sacrée dispose de la majorité pour l’adopter. La vraie question n’est pas juridique, elle est politique : a quel prix Tshisekedi obtiendra-t-il son référendum ? Le prix pourrait être celui que paient toutes les démocraties africaines quand un président en exercice réécrit les règles du jeu en cours de partie : la rue, la fracture sociale, et une légitimité à jamais entamée, dans un pays qui n’a connu aucune alternance pacifique par les urnes depuis son indépendance en 1960.