
Devant 2 000 dirigeants réunis à Kigali, Paul Kagame a livré un diagnostic brutal : l’Afrique contrôle 30 % des minerais critiques mondiaux mais reste spectatrice de leur exploitation. Derrière la rhétorique souverainiste, une manœuvre politique d’un président sous sanctions américaines.
Le 14 mai 2026, au Kigali Convention Centre, Paul Kagame s’est assis face à un parterre de présidents, financiers et patrons de multinationales venus de 75 pays pour l’Africa CEO Forum. Pas de prompteur, pas de discours lu. Une conversation de quarante minutes, calibrée au mot près, dans laquelle le président rwandais a posé un diagnostic que personne dans la salle n’a contesté publiquement : l’Afrique est « riche en tout, sauf en levier ». La formule a fait mouche. Elle résume, en six mots, trois décennies de rendez-vous manqués entre le continent et ses propres ressources.
Le contexte donne à cette prise de parole une portée qui dépasse le simple exercice rhétorique. L’Africa CEO Forum 2026, placé sous le thème « Scale or Fail », s’est tenu alors que la demande mondiale de cobalt, de lithium, de graphite et de terres rares s’apprête à tripler d’ici 2030, selon l’Agence internationale de l’énergie. L’Afrique subsaharienne détient environ 30 % des réserves mondiales de ces minerais, produit plus de 70 % du cobalt planétaire via la RDC, et voit le Zimbabwe, le Mali et la Namibie monter en puissance sur le lithium. En décembre 2025, un consortium américain emmené par Orion Critical Minerals a signé avec Glencore un protocole d’accord de 9 milliards de dollars pour acquérir 40 % de Mutanda Mining et de Kamoto Copper Company, deux des plus gros gisements de cuivre et de cobalt congolais. En février 2026, le premier Sommet ministériel américain sur les minerais critiques a réuni 54 délégations à Washington. La course est ouverte, et l’Afrique en est à la fois le terrain et le spectateur.
C’est précisément ce paradoxe que Kagame a exploité à Kigali. Devant son audience, il a décrit un monde où « les puissances tiennent un fouet à la main et frappent qui elles veulent, sans même se cacher ». Sans nommer Donald Trump, il a visé la politique américaine de coercition minérale, dénonçant des accords qui extraient la valeur africaine sans contrepartie industrielle. Il a plaidé pour que les gouvernements africains exigent désormais le transfert de technologie, la transformation locale et la participation au capital comme conditions minimales de tout accord minier. La stratégie africaine des minerais verts (AGMS), adoptée lors du 39e sommet de l’Union africaine, va dans ce sens : interdire l’exportation de minerais bruts non transformés, imposer la « bénéficiation locale ». Le Mali, le Ghana et le Zimbabwe ont déjà inscrit dans leur législation des participations étatiques obligatoires dans les projets de lithium.
Le problème est que le messager fragilise le message. Le Rwanda de Kagame fait l’objet de sanctions américaines pour son rôle dans le conflit à l’est de la RDC, où le M23, soutenu par Kigali selon les Nations unies et plusieurs rapports du Groupe d’experts, contrôle des zones riches en coltan et en cassitérite. Les Washington Accords, signés en décembre 2025 entre les États-Unis, la RDC et le Rwanda, étaient censés pacifier l’accès aux minerais congolais. Leur mise en oeuvre patine. En se posant à Kigali comme champion de la souveraineté minérale africaine, Kagame opère un renversement stratégique : transformer la pression diplomatique qui pèse sur son régime en tribune continentale, convertir l’isolement en leadership. Le calcul est habile. Il est aussi lisible.
Car la rhétorique souverainiste cache une fragmentation profonde. L’AGMS reste un cadre déclaratif, sans mécanisme contraignant. La RDC et le Rwanda, qui devraient logiquement coordonner leurs politiques minières, sont en guerre ouverte. Le consortium Orion négocie avec Glencore, pas avec l’Union africaine. Les deals bilatéraux continuent de structurer le marché, pays par pays, mine par mine, court-circuitant toute logique collective. Quant à la transformation locale, elle exige des infrastructures énergétiques que la plupart des pays producteurs n’ont pas : en Afrique de l’Est, les prix du carburant ont bondi de 75 % depuis janvier 2026, et le Brent a touché 138 dollars le baril en avril, rendant tout projet industriel énergivore plus coûteux. Exiger la transformation locale sans fournir l’énergie pour la rendre possible, c’est écrire une politique minière sur du sable.
Kagame le sait. Son discours de Kigali ne visait pas à résoudre ces contradictions, mais à les nommer depuis une position de surplomb, celle du leader qui dit tout haut ce que le continent pense tout bas. La manœuvre fonctionne parce que le diagnostic est juste : l’Afrique perd ses minerais à bas prix, les puissances se servent, et les institutions continentales regardent. Elle échoue dès qu’on cherche le plan d’action derrière la posture. Aucune annonce concrète n’est sortie du forum de Kigali. Pas de fonds panafricain de transformation minérale. Pas de mécanisme de négociation collective face aux acheteurs. Pas de calendrier pour l’application de l’AGMS.
Il reste une question que le discours de Kagame a soigneusement évitée. Si l’Afrique doit « pouvoir dire non », comme il l’a martelé, qui dit non au Rwanda quand ses forces armées facilitent l’extraction de coltan congolais au profit de chaînes de valeur opaques ? La souveraineté minérale africaine ne se construira pas sur la seule force d’un discours, fût-il prononcé devant 2 000 décideurs dans la plus belle salle de conférence de Kigali. Elle se construira le jour où les pays producteurs accepteront de soumettre leurs propres pratiques extractives au standard qu’ils exigent des autres.














