Le FMI apporte son soutien à des pays africains

Premier débiteur africain du Fonds monétaire international, l’Égypte a vu son programme d’aide validé une nouvelle fois, avec un décaissement d’environ 1,7 milliard de dollars. Mais derrière la satisfaction des marchés, la poursuite des réformes fait peser sur les ménages égyptiens une facture sociale de plus en plus lourde.

Par Tunde Adeyemi

À la mi-août 2026, un chiffre a rappelé la place singulière qu’occupe l’Égypte dans les livres de comptes du Fonds monétaire international. Avec près de 7,9 milliards de droits de tirage spéciaux dus au 18 août, le pays est, et de loin, le premier débiteur africain de l’institution, devant la Côte d’Ivoire et le Ghana. Quelques jours plus tôt, fin juillet, le conseil d’administration du Fonds avait approuvé une nouvelle tranche d’aide, d’un montant d’environ 1,7 milliard de dollars, au titre de l’examen à mi-parcours du programme égyptien. Une bouffée d’oxygène financière saluée par les marchés, qui masque mal la complexité d’une relation devenue quasi structurelle.

Le décaissement s’inscrit dans le cadre d’un vaste programme d’ajustement conclu ces dernières années entre Le Caire et le Fonds, adossé à un mécanisme élargi de crédit et à un instrument dédié à la résilience et à la durabilité. Il constitue l’une des dernières tranches d’un accord de plusieurs milliards de dollars, régulièrement complété au gré des chocs extérieurs, du renchérissement du blé aux perturbations du trafic dans le canal de Suez, principale source de devises du pays. En contrepartie de ses financements, le FMI exige un menu désormais familier : flexibilité du taux de change, réduction du rôle de l’État et des entreprises publiques, notamment celles liées à l’armée, assainissement des finances publiques et vérité des prix, en particulier sur l’énergie. Le Fonds a d’ailleurs souligné que l’impact de la guerre au Proche-Orient sur l’économie égyptienne était resté limité, grâce à des mesures qu’il a jugées opportunes et décisives.

Le gouvernement, conduit par le Premier ministre Moustafa Madbouly sous l’autorité du président Abdel Fattah al-Sissi, met en avant les résultats macroéconomiques. La croissance du produit intérieur brut a atteint 5 % au troisième trimestre de l’exercice 2025-2026, l’inflation reflue lentement, et les autorités promettent une accélération portée par les exportations et l’investissement privé. Le Caire insiste sur sa volonté de tenir ses engagements, condition d’un retour durable de la confiance des bailleurs et des investisseurs étrangers. Chaque revue du programme est ainsi présentée comme la validation, par une institution respectée, de la trajectoire choisie par le pouvoir.

Sur le terrain, pourtant, la statistique de la croissance ne dit pas tout. Les réformes exigées se traduisent, pour des dizaines de millions d’Égyptiens, par une érosion continue du pouvoir d’achat. Les dévaluations successives de la livre, qui a perdu une part considérable de sa valeur face au dollar depuis 2022, ont renchéri le coût des importations, dont dépend un pays qui achète à l’étranger une large part de son blé et de son énergie. La levée progressive des subventions sur les carburants et l’électricité, longtemps intouchables, pèse directement sur le budget des ménages modestes. Le logement, l’alimentation et le transport absorbent une part croissante des revenus, et la classe moyenne, longtemps pilier de la stabilité sociale, voit son niveau de vie se contracter année après année. Dans les quartiers populaires du Caire comme d’Alexandrie, la débrouille est devenue une discipline quotidienne, et le ressentiment, une donnée politique que le pouvoir surveille de près.

La contrepartie structurelle du programme suscite, elle aussi, des résistances. En demandant à l’État de se retirer de pans entiers de l’économie, le Fonds heurte des intérêts puissants, au premier rang desquels les conglomérats liés à l’appareil militaire, omniprésents dans la construction, l’agroalimentaire ou l’énergie. La promesse d’un désengagement et de privatisations, régulièrement réaffirmée, se heurte à la lenteur de sa mise en œuvre. Pour le secteur privé égyptien, censé prendre le relais, le compte n’y est pas encore : accès au crédit contraint, concurrence déséquilibrée et incertitude réglementaire freinent l’investissement que le programme entend précisément libérer. Les investisseurs du Golfe, courtisés à coups de cessions d’actifs publics et de méga-projets immobiliers, apportent des devises précieuses, mais leur appétit reste sélectif et conditionné à des garanties que Le Caire peine parfois à offrir. La souveraineté économique du pays se négocie ainsi, actif par actif, au fil des besoins de financement.

Se dessine alors une relation d’interdépendance singulière. Trop importante pour faire défaut, l’Égypte, pivot géopolitique entre l’Afrique, le monde arabe et la Méditerranée, sait pouvoir compter sur la mansuétude de ses partenaires. Le Fonds, de son côté, a engagé sa crédibilité dans l’un de ses plus gros programmes, et ne peut se permettre un échec retentissant. Cette dépendance mutuelle nourrit une critique récurrente : celle d’un cycle où les prêts s’enchaînent, la dette s’accumule et les réformes de fond, notamment le recul de l’économie militaire, sont sans cesse repoussées. Chaque décaissement soulage la trésorerie sans jamais traiter la cause du mal.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas égyptien, est celle de savoir jusqu’où un ajustement peut être poursuivi sans consentement social. En définitive, les 1,7 milliard du Fonds ne sont pas qu’une ligne comptable ; ils prolongent un pari risqué, celui d’une stabilisation macroéconomique obtenue au prix d’un appauvrissement d’une partie de la population. Pour Le Caire, la voie est étroite : tenir la discipline exigée par ses créanciers sans rompre le pacte, déjà fragile, qui le lie à ses citoyens. L’équilibre, chaque mois un peu plus, se joue désormais sur le fil du rasoir.