En installant ses premiers sénateurs au début du mois de juillet, le Bénin donne corps à la seconde chambre née de la dernière révision constitutionnelle. Officiellement, un approfondissement démocratique. Concrètement, la clé de voûte d’un édifice institutionnel remodelé, à l’ombre duquel se prépare la prochaine succession au sommet de l’État.

 

Cotonou, début juillet. Le président de la République, Romuald Wadagni, et le président de l’Assemblée nationale, Joseph Djogbénou, ont procédé aux toutes premières nominations au Sénat, ouvrant la voie à l’installation effective de la seconde chambre du Parlement. Présentée comme l’innovation majeure de la révision constitutionnelle entrée en vigueur ces derniers mois, cette chambre haute vient coiffer un édifice institutionnel déjà profondément remanié. Derrière le vocabulaire feutré de la représentation et de l’équilibre des pouvoirs se pose une question simple : ce Sénat approfondit-il la démocratie béninoise, ou verrouille-t-il un peu plus la vie politique du pays ? Le calendrier, lui, n’a rien d’anodin : il place la nouvelle chambre au cœur de la séquence qui conduira à la prochaine transmission du pouvoir au sommet de l’État.

Pour comprendre l’enjeu, il faut remonter à la mécanique institutionnelle patiemment assemblée depuis une décennie. La réforme du système partisan, l’instauration du parrainage des candidats par les élus et une série de révisions constitutionnelles ont progressivement resserré l’accès à la compétition électorale. Le Sénat s’inscrit dans ce mouvement. Ses membres ne sont pas issus du suffrage universel direct : ils procèdent de nominations et de désignations qui donnent au sommet de l’exécutif et à la majorité un rôle déterminant. Officiellement, la chambre haute doit apporter tempérance et expérience au travail législatif. Dans les faits, elle ajoute un étage dont la composition dépend étroitement du pouvoir en place.

Le gouvernement défend une lecture vertueuse. Une seconde chambre, plaide-t-il, renforce la qualité de la loi, représente les territoires et les corps sociaux, et introduit un contrepoids à l’Assemblée. La présence, à la présidence de celle-ci, de Joseph Djogbénou, ancien président de la Cour constitutionnelle et figure réputée proche du sérail, ajoute au dispositif une caution juridique. Le Bénin, longtemps cité comme vitrine démocratique de l’Afrique de l’Ouest, se présente ainsi en bâtisseur méthodique d’institutions. La chorégraphie est soignée, la communication maîtrisée, et l’argument de la modernisation institutionnelle difficile à contester frontalement.

La réalité vécue par l’opposition et une partie de la société civile est plus amère. Les scrutins de 2019 et de 2021 s’étaient déroulés dans un paysage politique amputé de plusieurs figures d’opposition, écartées ou exilées, et la compétition réelle s’en était trouvée réduite. Dans ce contexte, une chambre dont les membres sont nommés plutôt qu’élus nourrit le soupçon : celui d’un organe de récompense pour fidèles, financé par le contribuable, dont la légitimité populaire reste à démontrer. Pour beaucoup de citoyens, la priorité se situe moins dans l’ajout d’institutions que dans la baisse du coût de la vie et l’ouverture de l’espace civique. La concomitance entre la mise en place de la chambre haute et le rétrécissement passé du champ politique alimente une lecture méfiante, que les gages de bonne gouvernance peinent, pour l’instant, à dissiper.

Pour la classe politique dominante, en revanche, le Sénat offre un précieux instrument de consolidation. Il crée des positions, distribue des responsabilités, arrime des relais régionaux à la coalition au pouvoir et sécurise, en amont, les grandes échéances. À l’heure où le pays s’apprête à vivre une succession au sommet de l’État, disposer d’une chambre haute favorable, c’est se doter d’un filet institutionnel supplémentaire. Le risque, pointé par plusieurs analystes, est celui d’une élite qui s’auto-entretient, où les contrepoids annoncés fonctionnent surtout comme des relais du pouvoir exécutif plutôt que comme de véritables garde-fous.

Ce débat béninois résonne bien au-delà de Porto-Novo. Dans une Afrique de l’Ouest où l’ingénierie constitutionnelle sert souvent à prolonger les pouvoirs en place, le voisin togolais vient d’être rappelé à l’ordre par la Cour de justice de la CEDEAO pour une réforme jugée taillée sur mesure. Le Bénin, lui, avance dans les formes, sans rupture spectaculaire, en empilant des institutions légales dont la somme peut néanmoins réduire l’incertitude électorale. Pour le pouvoir, la voie est étroite : afficher un perfectionnement démocratique tout en évitant que l’accumulation de verrous ne finisse par vider le jeu de sa substance.

L’expérience comparée invite d’ailleurs à la nuance. Une seconde chambre n’est ni bonne ni mauvaise en soi : tout dépend de son mode de désignation, de ses pouvoirs réels et de la culture politique qui l’entoure. Là où elle représente authentiquement des territoires ou des corps intermédiaires, elle enrichit la délibération ; là où elle prolonge la volonté de l’exécutif, elle devient une coûteuse chambre d’enregistrement. Le Bénin se situe, pour l’heure, à la croisée de ces deux possibilités. Le test viendra de l’usage : le Sénat osera-t-il amender, retarder ou contredire les textes du gouvernement, ou se bornera-t-il à les avaliser ? La réponse dira si l’institution fonctionne comme un contrepoids ou comme un simple ornement du pouvoir.

En définitive, le nouveau Sénat n’est pas seulement un outil technique de fabrique de la loi ; il redessine les rapports de force entre l’exécutif, le Parlement et l’électeur. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas béninois, est celle de savoir si la multiplication des chambres et des procédures sert la représentation des citoyens ou la mise à l’abri du pouvoir. Le Bénin joue là une part de sa réputation : celle d’un pays qui a montré, jadis, qu’une alternance pacifique était possible, et qui doit prouver que ses nouvelles institutions ne servent pas d’abord à la rendre improbable.