
Le 29 juin, le Trésor sénégalais a levé 103,5 milliards de francs CFA sur le marché régional des titres publics, mais à des taux toujours plus élevés. Faute d’accord avec le FMI, Dakar dépend d’une place financière ouest-africaine qui redoute par-dessus tout un défaut.
Le 29 juin, le Trésor sénégalais a bouclé une adjudication de 103,5 milliards de francs CFA sur le marché régional des titres publics. L’opération a été couverte, signe que les investisseurs répondent présents. Mais le détail est cruel : le coût de l’endettement, lui, continue de grimper, adjudication après adjudication. Privé de l’accès aux marchés internationaux et suspendu à un accord introuvable avec le Fonds monétaire international, Dakar en est réduit à financer l’État à guichet régional, à des taux qui traduisent la défiance. Le Sénégal emprunte, certes ; il emprunte de plus en plus cher. Et chaque émission un peu plus onéreuse creuse un sillon dont il devient malaisé de sortir.
La spirale remonte à la découverte, en 2024, d’une dette dissimulée par le régime précédent, qui a fait bondir l’endettement public à quelque 132 pour cent du produit intérieur brut, très au-delà des chiffres officiellement communiqués. Les agences de notation ont sanctionné, reléguant la signature sénégalaise dans la catégorie spéculative et fermant la porte des euro-obligations. Le programme du FMI, lui, reste gelé tant que Dakar n’a pas apuré ce passif d’irrégularités et clarifié sa trajectoire budgétaire. Restait alors une planche de salut : le marché de l’Union monétaire ouest-africaine, où le Sénégal peut lever des francs CFA auprès des banques de la sous-région. Cette place régionale, adossée à l’agence UMOA-Titres et à la garantie implicite du franc CFA, est devenue la principale bouée de trésorerie de l’État.
Le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko a fait de l’assainissement son mot d’ordre. Une Direction générale du financement et de la dette a été créée pour reprendre la main sur une gestion jusque-là dispersée ; les autorités multiplient les gages d’orthodoxie et promettent 716 milliards de francs CFA d’investissements en infrastructures pour 2026, tout en mobilisant 130 milliards pour la campagne agricole. Le message est double : rassurer les créanciers sur la rigueur, sans renoncer à la dépense qui doit relancer une économie promise, à moyen terme, à des lendemains pétroliers et gaziers. Mais l’exercice tient de l’équilibrisme : trop d’austérité briserait l’élan réformateur porté par le vote de 2024, trop de dépense raviverait les doutes sur la soutenabilité. Les prochaines émissions diront si les marchés créditent Dakar de sa franchise ou lui font payer, encore, les fautes de l’ancien pouvoir.
Pour les Sénégalais, l’addition se lit déjà dans le quotidien. Chaque point de taux supplémentaire sur la dette, c’est autant de francs qui manqueront aux hôpitaux, aux routes et aux salaires. Le service de la dette absorbe une part croissante des recettes, comprimant les marges d’un État qui avait promis une rupture sociale. Les ménages, eux, subissent une conjoncture où l’ambition réformatrice se heurte à la contrainte financière. La promesse d’une souveraineté retrouvée se paie, pour l’instant, en austérité larvée, en subventions rognées et en projets différés. Le risque politique n’est pas mince pour un pouvoir arrivé en promettant le changement, et désormais sommé de gérer l’héritage empoisonné de ses prédécesseurs.
Le paradoxe se niche dans les bilans des banques ouest-africaines. Ce sont elles qui, faute d’alternative, absorbent l’essentiel de la dette sénégalaise émise sur le marché régional. Or un établissement d’Abidjan, de Lomé ou de Dakar ne peut pas se permettre de laisser filer un émetteur de la taille du Sénégal : un défaut de Dakar ébranlerait toute la place, contaminant les autres signatures souveraines de l’Union. « Un défaut du Sénégal serait une catastrophe », résume un banquier cité par la presse spécialisée. La solidarité régionale n’est donc pas seulement un choix : elle est une nécessité défensive, une manière de se prémunir contre sa propre exposition. Cette concentration du risque au sein des bilans bancaires régionaux fait planer, à bas bruit, la menace d’un enchaînement systémique.
Cette dépendance croisée redessine les rapports de force. En s’appuyant sur le marché de l’UEMOA, le Sénégal gagne du temps et affiche une souveraineté financière face à des bailleurs jugés intrusifs. Mais il fait aussi peser sur ses voisins le risque de sa propre trajectoire, dans une union monétaire où les destins budgétaires sont liés par le franc CFA. La BCEAO observe, les partenaires internationaux attendent, et le FMI conserve la clé d’un retour à des financements moins onéreux. Pour Dakar, la voie est étroite : trop de rigueur étoufferait la croissance, trop de laxisme rallumerait la défiance des marchés. Le pays doit convaincre sans humilier personne, réformer sans s’asphyxier, et prouver que la transparence retrouvée vaut mieux, à terme, que la dette cachée d’hier.
En définitive, l’adjudication du 29 juin n’est pas qu’une routine de trésorerie ; elle mesure le prix de l’isolement. Tant que l’accord avec le FMI se fait attendre, le Sénégal paiera, en taux, la facture d’une crédibilité à reconstruire. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir combien de temps un marché régional, aussi solidaire soit-il, peut porter à bout de bras une dette souveraine que les grands marchés ont cessé de financer. Car la solidarité de la place a ses limites prudentielles, et nul banquier ne veut être le dernier à détenir un titre qui se déprécie. Le chevet est dévoué ; il n’est pas inépuisable.















