
En ratifiant le 30 juin un prêt de la Banque ouest-africaine de développement, Ouagadougou finance le redémarrage de deux mines d’or reprises à des étrangers. Le pari de la souveraineté minière burkinabè se heurte désormais à la facture de l’exploitation.
Le 30 juin, dans une salle de l’Assemblée législative de transition à Ouagadougou, les députés ont voté à l’unanimité la ratification d’un prêt de trente milliards de francs CFA consenti par la Banque ouest-africaine de développement. La somme, adossée à un projet total de 33,21 milliards financé à quatre-vingt-dix pour cent par la BOAD et à dix pour cent par l’État, doit rééquiper deux mines d’or que le pouvoir a arrachées à leurs propriétaires étrangers, Boungou et Wahgnion, dans l’est et le sud-ouest du pays. L’or demeure la première exportation burkinabè, loin devant le coton, et la première pourvoyeuse de devises d’un État en guerre. Derrière la technicité de l’opération se joue donc une question qui dépasse largement le Burkina Faso : un État peut-il reprendre le contrôle de sa rente aurifère sans en assumer, seul, le coût industriel ?
L’histoire de ces deux gisements résume la doctrine minière du régime du capitaine Ibrahim Traoré. Boungou et Wahgnion appartenaient au canadien Endeavour Mining, qui les avait cédés en 2023 à un obscur repreneur, Lilium Mining, avant qu’un litige financier ne conduise l’État à saisir les actifs. En juin 2025, Ouagadougou a transféré les anciennes sociétés Wahgnion Gold et SEMAFO Boungou à la SOPAMIB, la Société de participation minière du Burkina, bras armé d’une nationalisation partielle évaluée à quelque quatre-vingts millions de dollars. Le discours officiel promettait alors que l’or burkinabè profiterait enfin aux Burkinabè, à rebours de décennies de contrats jugés léonins. Restait le plus difficile : faire tourner les usines, payer les salaires et honorer les fournisseurs.
C’est tout le sens du prêt de la BOAD. Boungou, à l’arrêt pendant deux ans, n’a redémarré sa production qu’en juillet 2025 ; Wahgnion, elle, vise environ quatre-vingt-douze mille onces en 2026, un niveau modeste au regard de son potentiel. Rééquiper des mines vieillissantes, renouveler les flottes de camions, sécuriser l’approvisionnement en carburant et en réactifs, tout cela exige des liquidités que le Trésor burkinabè, sous tension permanente, ne possède pas. Le crédit régional est présenté comme un moyen d’abaisser les coûts d’exploitation et de remettre les sites à niveau. En s’adressant à la banque de développement de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, l’État choisit un créancier régional, réputé moins intrusif qu’un fonds privé ou qu’une major, mais créancier tout de même, avec ses échéances et ses conditions.
Sur le terrain, l’équation est plus rude que ne le laisse entendre la rhétorique souverainiste. Les deux mines opèrent dans des zones grignotées par l’insécurité : convois escortés, sites isolés, personnel exposé aux groupes armés. La production d’or reste la première ressource d’exportation du pays, mais chaque once extraite l’est désormais dans un environnement où l’État consacre l’essentiel de ses moyens à la guerre contre les organisations djihadistes. À cette insécurité s’ajoute la concurrence de l’orpaillage artisanal et de la contrebande, qui font fuir vers les frontières une partie du métal. Les communautés riveraines, à qui l’on avait promis emplois et retombées, observent une nationalisation qui, pour l’instant, a surtout changé le nom du propriétaire sans transformer leur quotidien ni faire reculer la pauvreté.
Pour la filière, le pari est celui d’un capitalisme minier d’État encore balbutiant. La SOPAMIB doit apprendre, en accéléré, un métier que des multinationales exercent depuis des décennies : maîtriser des coûts opératoires, négocier des contrats de raffinage, écouler la production sur des marchés volatils et gérer les cycles d’investissement. Le Burkina a certes posé les jalons d’une industrialisation de sa rente, avec un fonds souverain minier et un projet de raffinerie nationale destiné à capter la valeur jusque-là exportée à l’état brut. Mais un guichet public qui emprunte pour équiper ses propres mines s’expose à un risque bien connu : celui de socialiser les pertes si les cours reculent ou si la sécurité se dégrade, là où un opérateur privé aurait, lui, assumé le risque sur ses fonds propres.
La dimension géopolitique n’est jamais loin. En finançant Boungou et Wahgnion, la BOAD, institution de l’UEMOA dont le Burkina reste membre malgré son ancrage dans l’Alliance des États du Sahel, illustre une réalité que les ruptures diplomatiques masquent : les circuits financiers régionaux continuent d’irriguer les États sahéliens qui claironnent leur souveraineté. Ouagadougou emprunte à une banque ouest-africaine, libellée en francs CFA, pour affranchir son or de la tutelle des majors occidentales. La souveraineté proclamée se construit ainsi à crédit, sur des fonds mutualisés avec des voisins dont le régime se méfie par ailleurs sur le terrain politique. Le paradoxe est assumé : rompre avec Paris n’implique pas de rompre avec Abidjan, Lomé ou Cotonou, qui restent partenaires monétaires.
En définitive, le prêt du 30 juin n’est pas seulement une ligne budgétaire ; il met à l’épreuve un modèle. Reprendre ses mines est un geste politique spectaculaire ; les faire produire durablement, avec des rendements, une gouvernance et une sécurité à la hauteur, relève d’un tout autre métier. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas burkinabè, est celle de savoir si les États qui nationalisent leurs ressources sauront transformer la propriété en performance, ou s’ils ne feront que déplacer la dépendance, hier envers des actionnaires étrangers, aujourd’hui envers des créanciers régionaux et les caprices du cours de l’once. Pour Ouagadougou, la voie est étroite : l’or doit financer la guerre autant que la promesse de développement.















