
Jeudi 1er octobre, les députés algériens ont étendu la peine de mort aux auteurs de feux de forêt et aux ravisseurs d’enfants. Aucune exécution n’a eu lieu en Algérie depuis 1993. Entre le symbole et l’échafaud, Abdelmadjid Tebboune entretient une ambiguïté que le Conseil de la nation doit désormais affronter.
Par Karim Benyahia
Jeudi 1er octobre, à l’Assemblée populaire nationale (APN), la présidente Khalida Boufedeche, première femme à diriger la chambre basse, a proclamé l’adoption de la révision du Code pénal voulue par le président Abdelmadjid Tebboune. En Algérie, la peine de mort visera désormais, sous réserve du vote du Conseil de la nation, quiconque aura « volontairement » mis le feu « à des forêts, bois ou champs plantés ou non », ainsi que les auteurs d’enlèvements d’enfants. Devant les députés, le ministre de la Justice, Lotfi Boudjemaa, a défendu le texte sans détour : « L’adoption de la peine de mort pour ces actes constitue la réponse juridique appropriée pour éradiquer ces crimes », a-t-il affirmé, cité par RFI.
La loi est née d’un brasier. À partir du 26 août, en pleine canicule, des feux ont ravagé treize wilayas du nord-est, dont Jijel, Béjaïa et Tizi Ouzou, faisant douze morts et cinquante-quatre blessés. Le 30 août, lors d’une réunion consacrée au sinistre, le chef de l’État a ordonné à son garde des Sceaux de « réactualiser le Code pénal pour rendre effective l’application de la peine de mort », selon les termes rapportés par Le Journal du dimanche, avec une échéance fixée au 15 septembre. Jusque-là, l’incendie volontaire valait vingt ans de réclusion et l’enlèvement d’enfant avec violences, la perpétuité, rappelle l’AFP.
La singularité algérienne tient en une date : 1993. Depuis cette année-là, en pleine guerre civile, aucune exécution n’a eu lieu, alors même que les tribunaux n’ont jamais cessé de prononcer la peine capitale, notamment pour meurtre, relève Amnesty International. Le pays vit ainsi depuis trente-trois ans sous un régime paradoxal, celui d’une mort légale mais suspendue. Chaque extension du champ de la peine, comme celle votée en juillet 2025 pour le trafic de stupéfiants, allonge la liste des crimes capitaux sans dresser l’échafaud.
Le précédent le plus éclairant concerne justement les incendies. En août 2021, à Larbaâ Nath Irathen, en Kabylie, Djamel Bensmaïl, venu prêter main-forte contre les flammes, fut lynché par une foule qui le prenait à tort pour un pyromane. En novembre 2022, quarante-neuf personnes furent condamnées à mort ; en appel, en octobre 2023, trente-huit de ces peines furent commuées en réclusion à perpétuité. L’affaire enseigne deux choses. La peine capitale, d’abord, sert en Algérie de superlatif judiciaire plus que de châtiment effectif. Ensuite, la figure de l’incendiaire y est assez chargée de soupçon pour tuer un innocent : en faire un crime capital n’est pas sans risque quand l’origine d’un feu se prouve si difficilement.
Car le texte voté déborde largement les forêts. Selon TSA et L’Express DZ, la peine capitale y vise aussi les destructions volontaires de biens commises au profit d’une partie étrangère ou dans le but de porter atteinte à la sécurité, à l’ordre public, à l’unité nationale ou à la stabilité économique et environnementale. Le condamné, précise la loi, ne bénéficie pas des circonstances atténuantes. Amnesty International s’inquiète en outre de formulations visant quiconque inciterait, encouragerait ou faciliterait l’incendie, y compris par les réseaux sociaux. Sa directrice régionale adjointe pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, Diana Eltahawy, dénonce une décision « régressive » et appelle la chambre haute à rejeter les amendements.
La séquence obéit à une logique politique plus qu’à une logique pénale. Après un été meurtrier, le pouvoir devait une réponse à la colère. Désigner un coupable, le pyromane, dispense d’ouvrir un autre dossier : celui des moyens de prévention et de lutte, que la FIDH a résumé dans un communiqué au titre sans équivoque, accusant les autorités de « surenchère sur la peine de mort pour cacher leur impuissance à gérer les incendies ». Le même élan a produit, le 2 septembre, à l’issue d’un Haut Conseil de sécurité, l’annonce d’une prison de haute sécurité dans le désert du Tanezrouft pour les « barons de la drogue ». Peine de mort et bagne saharien composent un même message d’autorité, à moins de deux mois des élections locales du 28 novembre.
Abdelmadjid Tebboune assume. Lors de son entrevue périodique avec la presse nationale, diffusée samedi 3 octobre, il a exclu tout « recul » sur le Tanezrouft, rappelé que des démocraties appliquent la peine capitale (« Cela signifie-t-il pour autant qu’ils ne sont pas démocratiques ? ») et présenté ses « dernières décisions contre la criminalité » comme destinées à « protéger le citoyen et le pays d’une grande guerre qui nous a été livrée », rapporte L’Expression. Selon L’Express DZ, il a aussi mis ses détracteurs au défi de s’expliquer devant le peuple algérien. L’argument n’est pas sans force : après les deuils de l’été, le président parie que la sévérité est plus populaire que ses critiques.
Reste l’ambiguïté centrale. L’ordre présidentiel du 30 août parlait de rendre la peine « effective » ; la loi votée élargit les incriminations, mais un moratoire de fait ne se lève pas par un vote. Seule une exécution y mettrait fin. Le Conseil de la nation, qui doit encore se prononcer, validera vraisemblablement le texte. La vraie décision viendra plus tard, le jour où une cour condamnera à mort un incendiaire et où il faudra soit exécuter, pour la première fois depuis 1993, soit admettre que la loi n’était qu’un signal. Dans le premier cas, l’Algérie rompt avec trente-trois ans de retenue. Dans le second, elle aura appris à ses citoyens que la peine suprême est une figure de style. Ni l’un ni l’autre n’éteint un feu.














