Plus de 4 000 morts, aucun vaccin homologué, et un centre de transit parti en fumée à Bunia après une opération de l’armée. En RDC, l’épidémie d’Ebola la plus meurtrière de l’histoire du pays se heurte moins au virus Bundibugyo qu’à l’insécurité, à la défiance et aux arriérés de salaire.

Par Éliane Moukoko

Mardi 30 septembre au soir, à la lisière de Bunia, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), le centre de transit Ebola du site de déplacés de Kigonze a brûlé. Huit lits, plus de cinquante agents, dont beaucoup étaient eux-mêmes des déplacés, une structure gérée par l’ONG International Medical Corps : il n’en reste rien. Julien Harneis, coordonnateur principal des Nations unies pour la riposte, a résumé la perte : des capacités détruites, des investissements anéantis, des équipes qui repartent de zéro et, surtout, des malades privés de soins. Le 1er octobre, le bilan officiel franchissait un seuil : 4 018 morts pour 8 300 cas confirmés, selon l’Institut national de santé publique (INSP).

Déclarée le 15 mai 2026 en Ituri, la dix-septième épidémie d’Ebola du pays est devenue la plus meurtrière de son histoire et la deuxième jamais enregistrée dans le monde, derrière celle d’Afrique de l’Ouest en 2014-2016. Elle touche sept provinces, de l’Ituri au Sud-Ubangi, et soixante-trois zones de santé. Le virus en cause, de l’espèce Bundibugyo, ne dispose d’aucun vaccin ni traitement homologué : la riposte repose tout entière sur les gestes les plus anciens de la santé publique, isoler les malades, retrouver leurs contacts, enterrer les morts sans contaminer les vivants. Le taux de létalité atteint 48,4 %. Au 21 août, l’OMS recensait 2 516 décès : le bilan s’est donc alourdi de 1 500 morts en six semaines.

C’est précisément cette mécanique que Kigonze a brisée. Le 20 septembre, des militaires ont investi le site, qui abritait près de 19 000 personnes, à la recherche d’armes et de membres présumés d’un groupe armé ; des coups de feu ont été entendus, a rapporté RFI. Les humanitaires n’y ont plus eu accès. Le 24, un premier incendie a ravagé des abris, selon Radio Okapi. Des milliers de familles ont fui. Or le camp comptait environ un millier de contacts de malades, dont un cinquième seulement a pu être retrouvé ensuite, ont indiqué deux responsables sanitaires à l’agence Reuters. Dans l’ensemble des sites de déplacés du pays, l’agence recense 88 cas confirmés et 56 décès. Quelque huit cents personnes exposées au virus se sont ainsi dispersées dans une province en guerre.

La réponse des autorités provinciales a été sécuritaire. Le 1er octobre, selon Radio Okapi, l’exécutif de l’Ituri a annoncé la délocalisation définitive, vers la périphérie de Bunia, des sites de Kigonze et de l’Institut supérieur pédagogique, soit quelque 32 000 déplacés, au motif que ces camps pourraient servir de refuge à des groupes armés. Les organisations humanitaires demandent que toute opération soit préparée en concertation avec les populations concernées. Dans une province où l’armée affronte des milices, la logique militaire se défend. Elle entre pourtant en collision frontale avec la logique épidémiologique, qui exige des populations stables et joignables.

L’insécurité ne vient pas que des armes. À Butembo, au Nord-Kivu, Marie-Célestin Karondwa, cadre local de l’UDPS, le parti du président Félix Tshisekedi, a été battu à mort et sa maison incendiée le 27 septembre pour avoir défendu les mesures sanitaires, rapporte l’Associated Press. Deux agents de la riposte ont été tués à Lubero les 27 et 28 septembre, selon ONU Info. Une partie de la population tient l’épidémie pour une invention, sur fond de défiance ancienne envers un État jugé corrompu, note l’agence américaine.

Cette défiance, l’État la nourrit lui-même. Jeudi 1er octobre, à Bunia, des agents de surveillance, ceux-là mêmes qui recensent les personnes exposées, ont manifesté pour réclamer des mois d’arriérés, brandissant des pancartes qui conditionnaient la remontée des données à leur paiement. Plus de cinquante soignants sont morts depuis mai. L’argent existe pourtant, du moins sur le papier : 2,9 milliards de dollars d’engagements annoncés le 23 septembre à New York, dont 886 millions par les États-Unis. Le 2 octobre, le ministre de la Santé, Roger Kamba, a révélé que seuls 25 % des 97 partenaires de la riposte avaient justifié les fonds reçus et que 99 millions de dollars restaient inutilisés. « Désormais, aucun partenaire n’ira sur le terrain sans accréditation », a-t-il prévenu, selon L’Œil d’Afrique.

L’exigence de comptes est légitime, et Jean Kaseya, directeur général d’Africa CDC, l’appuie : « Nous devons être en mesure de retracer chaque dollar. » Elle ne dit pas tout. La riposte n’est pas sans résultats : le nombre hebdomadaire de cas est passé d’environ 850 à la mi-juillet à quelque 490 en septembre, selon l’Associated Press ; les laboratoires mobiles rendent leurs résultats en vingt-quatre heures, contre soixante-douze auparavant ; 2 162 patients ont guéri ; l’Ouganda a interrompu la transmission locale, relevait l’OMS fin août. Un essai de prophylaxie post-exposition avec l’obeldesivir, du laboratoire Gilead, a recruté plus de 250 contacts en Ituri. Le virus recule là où les équipes peuvent travailler.

Le paradoxe de Kinshasa est là. Le gouvernement demande à ses partenaires de justifier chaque dollar, mais il doit lui-même répondre de deux faits que nul bailleur ne peut corriger à sa place : des agents de surveillance impayés et une opération militaire qui a dispersé des centaines de contacts. Le plan révisé présenté le 2 octobre chiffre les besoins à 1,2 milliard de dollars. Julien Harneis dit suivre le dossier avec les autorités pour que les structures de santé soient protégées. Aucun montant ne remplacera ce que Kigonze a coûté en confiance. Tant que le soldat et l’épidémiologiste recevront des ordres contradictoires dans la même ville, la courbe de l’épidémie se décidera moins à Genève ou à Washington qu’à l’état-major de Bunia. Un centre de huit lits se rebâtit en quelques semaines. La confiance, non.