À Dakar, le chef de l’État a fait du secteur privé le moteur de sa « croissance souveraine ». Concertations avec le patronat, paiement accéléré de la dette intérieure : Bassirou Diomaye Faye veut relancer une économie étranglée par une dette proche de 132 % du PIB et un dossier FMI au point mort.

Réuni en Conseil des ministres le 17 juin 2026, Bassirou Diomaye Faye a placé la relance économique et la transformation structurelle au cœur de l’action gouvernementale. Le président sénégalais a fixé un cap qu’il nomme « croissance souveraine » : renforcer la compétitivité nationale, consolider la cohésion sociale et arrimer le développement à une souveraineté numérique revendiquée. Derrière la formule, une urgence très concrète. Deux ans après l’alternance portée par Pastef, le Sénégal affiche une croissance flatteuse, dopée par les hydrocarbures, mais étouffe sous une dette publique que les autorités elles-mêmes évaluent autour de 132 % du produit intérieur brut. La performance, l’une des plus fortes du continent en 2025, doit beaucoup à l’entrée en production du pétrole de Sangomar et du gaz du champ Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec la Mauritanie. Mais la rente des hydrocarbures ne suffit pas à masquer la fragilité des finances publiques.

Le diagnostic est désormais public. L’audit lancé au début du mandat a révélé l’ampleur d’une dette héritée, en partie dissimulée sous l’ancien régime, qui a conduit à suspendre le programme avec le Fonds monétaire international et compliqué l’accès aux marchés. Le programme gelé portait sur près de 1,8 milliard de dollars, et sa relance conditionne aujourd’hui l’accès du pays à des financements concessionnels. Dans ce contexte, le chef de l’État a demandé à son Premier ministre, Al Aminou Lô, d’ouvrir des concertations avec les organisations patronales pour mieux prendre en compte leurs préoccupations. Il a surtout exigé l’accélération du paiement de la dette intérieure, ces arriérés de l’État envers les entreprises, estimés à plusieurs centaines de milliards de francs CFA, qui asphyxient la trésorerie du privé national.

La méthode marque une inflexion. Après une première phase placée sous le signe de la rigueur et de l’assainissement des comptes, le pouvoir tente de rassurer un patronat inquiet. Le Conseil national du patronat alerte sur une situation critique : commandes publiques en chute, retards de paiement, crédit de plus en plus rare, et crainte que l’État ne puisse honorer ses engagements au second semestre. Les arriérés dus au seul secteur privé se compteraient en centaines de milliards de francs CFA, une ardoise qui mine la confiance et gèle l’investissement. En remettant le dialogue avec les entreprises et l’emploi des jeunes au centre de l’agenda, Dakar reconnaît implicitement que la consolidation budgétaire, seule, ne suffira pas à éviter l’étouffement du tissu productif.

Pour les entreprises, et singulièrement les petites et moyennes, l’équation est vitale. Beaucoup ont travaillé pour la commande publique sans être payées, contractant des crédits qu’elles peinent aujourd’hui à rembourser. Les retards de l’État se propagent en cascade : un fournisseur impayé devient à son tour mauvais payeur, les banques resserrent le robinet, l’emploi trinque. Les faillites se multiplient, les licenciements aussi, et chaque entreprise qui ferme emporte avec elle des emplois et des recettes fiscales dont l’État aurait pourtant besoin. Dans un pays où la jeunesse, majoritaire, attend des débouchés, la santé des PME n’est pas un dossier technique mais une question politique. Le pari du privé ne tiendra que si l’argent promis irrigue réellement, et vite, les comptes des entreprises.

Entre l’État et le marché, les banques et les bailleurs observent. Le Sénégal, salué par le FMI pour la transparence de son audit, n’a pas encore trouvé la formule pour alléger une dette considérable sans étrangler l’investissement. Miser sur le secteur privé suppose de lui rendre des liquidités, donc de payer ; mais payer suppose des ressources que la rigueur, précisément, vient comprimer. Les partenaires techniques et financiers, eux, conditionnent leur retour à des gages de soutenabilité. Le Sénégal espère encore convaincre le Fonds de rouvrir un programme, gage de crédibilité auprès des créanciers, sans s’enfermer dans une austérité qui briserait la reprise. Le gouvernement avance ainsi sur une ligne de crête, sommé de desserrer l’étau intérieur sans rouvrir les vannes qui ont creusé le déficit.

L’affaire est aussi politique. La cohabitation tendue entre le président Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko, devenu une figure parlementaire après le remaniement du printemps, pèse sur la lisibilité de la stratégie économique. Or les investisseurs, nationaux comme étrangers, redoutent l’incertitude plus que la rigueur. En s’affichant en chef d’orchestre de la relance, Bassirou Diomaye Faye cherche à reprendre la main sur un récit économique brouillé, et à prouver que la souveraineté proclamée peut se conjuguer avec la confiance des marchés. Sur les marchés, justement, la prime de risque attachée à la dette sénégalaise reste élevée, reflet d’une incertitude que ni les chiffres de croissance ni les promesses de réforme n’ont encore dissipée. Le secteur privé, courtisé, attend des actes plus que des discours.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est celle de savoir si un État surendetté peut relancer sa machine en s’appuyant sur un privé qu’il a lui-même fragilisé par ses impayés. Pour Dakar, la voie est étroite : payer ses dettes intérieures pour réveiller l’investissement, sans creuser un déficit déjà sous surveillance. En définitive, la « croissance souveraine » de Bassirou Diomaye Faye ne sera pas qu’un slogan ; elle se jugera à la capacité de l’État à transformer la promesse de souveraineté en commandes réglées, en emplois créés et en crédit qui, de nouveau, circule. Les prochains arbitrages, attendus dans la loi de finances, diront si le discours de la relance se traduit enfin en moyens concrets.