
Six journalistes arrêtés le lundi, 320 millions de dollars d’aide militaire confirmés le jeudi. En dispensant Le Caire des conditions du Congrès sur les droits humains, Marco Rubio récompense le médiateur de la guerre contre l’Iran. Pour Abdel Fattah al-Sissi, chaque crise régionale vaut désormais quittance.
Par Karim Benyahia
En Égypte, la semaine d’Abdel Fattah al-Sissi tient en deux dates. Jeudi 1er octobre 2026, à Washington, le département d’État confirme que Marco Rubio a dispensé 320 millions de dollars d’aide militaire des conditions de droits humains posées par le Congrès. Trois jours plus tôt, lundi 28 septembre au soir, la police égyptienne arrêtait les six journalistes de Matsaddash, soit la rédaction entière de cette plateforme de vérification et d’enquête fondée en 2018. Le ministère de l’Intérieur y voit un rouage de l’appareil médiatique des Frères musulmans, classés organisation terroriste. Le média dément et rappelle qu’il a lui-même corrigé des infox diffusées par des chaînes proches de la confrérie.
Les 320 millions correspondent à la part conditionnelle du financement militaire extérieur de l’exercice 2025, au sein d’une enveloppe d’environ 1,3 milliard de dollars que Washington accorde chaque année au Caire depuis la fin des années 1980, dans le sillage du traité de paix de 1979 avec Israël. Le mémorandum signé par Marco Rubio le 4 septembre, puis une lettre datée du 21, invoquent l’intérêt de sécurité nationale et « le rôle utile de l’Égypte à la suite de l’opération Epic Fury », nom de la campagne lancée fin février contre l’Iran avec Israël. Le texte ne précise pas en quoi ce rôle a consisté. Un porte-parole du département d’État a justifié la décision par l’importance de maintenir la coopération de sécurité avec l’Égypte dans une période de fortes tensions régionales.
Le calendrier le dit à sa place. Le 12 septembre, Abdel Fattah al-Sissi rencontre le président iranien Massoud Pezeshkian en marge du sommet des BRICS à New Delhi. Le 20, il reçoit au Caire, sans annonce préalable, le directeur de la CIA, John Ratcliffe, venu confirmer la volonté américaine d’une coordination étroite. Le lendemain, la lettre de dérogation est datée. Selon le quotidien The National du 20 septembre, l’Égypte fait circuler les messages entre Washington, Téhéran et les capitales arabes frappées, tandis que son ministre des Affaires étrangères, Badr Abdelatty, s’entretient régulièrement avec son homologue Abbas Araghchi. Le Caire ne propose pas ses bons offices par altruisme : la fermeture du détroit d’Ormuz renchérit son carburant et les perturbations en mer Rouge menacent les recettes du canal de Suez.
Cette position d’intermédiaire a ses exigences propres. Selon les sources citées par The National, Le Caire cherche d’abord la fin des attaques contre les pays arabes et des garanties pour la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb. Il doit composer avec un interlocuteur qui se durcit : le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, déclarait le 20 septembre que l’Iran devait à la fois combattre et négocier. L’Égypte entretient par ailleurs ses relations avec Moscou et Pékin. Elle n’est pas un allié docile, mais un courtier, et Washington rémunère ce courtage au tarif d’une alliance.
Rien de cela n’est inédit, et c’est le plus instructif. En septembre 2024, l’administration Biden avait accordé la même dérogation en invoquant la médiation égyptienne dans la guerre de Gaza. L’agence Associated Press note que la pratique est devenue routinière sous les administrations républicaines comme démocrates. La condition votée par le Congrès ne conditionne donc plus rien : elle fixe un prix, que chaque crise régionale permet d’acquitter. Gaza hier, l’Iran aujourd’hui. Le département d’État reconnaît lui-même des informations crédibles faisant état de torture, d’arrestations arbitraires, de travail des enfants et de restrictions sévères à la liberté d’expression, et promet de continuer à évoquer ces sujets avec Le Caire. La formule tient lieu de politique.
L’arrestation d’une rédaction au complet intervient entre la signature de la dérogation et sa confirmation publique. Qu’elle ait été calculée ou non, la séquence démontre que le levier américain ne sert plus. Le Comité pour la protection des journalistes recense dix-neuf journalistes détenus dans le pays, et la défense des six de Matsaddash est assurée par l’Initiative égyptienne pour les droits personnels. Le grief retenu, la diffusion de fausses informations au profit d’une organisation interdite, est celui que Reuters décrit comme l’instrument habituel des poursuites contre la presse et les militants. La médiation extérieure se convertit ainsi en latitude intérieure : plus l’Égypte est utile au-dehors, moins elle rend de comptes au-dedans.
L’argument de Washington n’est pourtant pas sans poids. La guerre dure depuis plus de sept mois, Téhéran refuse de rouvrir Ormuz, par où transite environ un cinquième des flux énergétiques mondiaux, et les houthis ont encore visé Riyad le 20 septembre. Dans ce paysage, les capitales capables de parler à tous les belligérants se comptent sur les doigts d’une main. Sanctionner le médiateur au moment où l’on en a besoin serait un luxe. Mais une dérogation peut s’accompagner d’une demande, fût-elle discrète : une libération, des poursuites abandonnées, un média rouvert. Aucune n’a été rendue publique. L’administration américaine n’a pas échangé sa clémence, elle l’a offerte.
Cette rente a une faiblesse : elle dépend de la durée des crises. Qu’un règlement intervienne avec Téhéran et la valeur du Caire sur le marché diplomatique retombera. Le régime le sait, qui s’emploie à rester indispensable sur plusieurs fronts à la fois, jusqu’au Soudan, où il tente avec l’Arabie saoudite de relancer des pourparlers de cessez-le-feu, selon Africa Intelligence. D’ici là, deux rendez-vous permettront de juger : le sort judiciaire des six journalistes, et la prochaine tranche conditionnelle, que le Congrès peut encore assortir de garde-fous plus difficiles à contourner. Au Caire, on tient depuis longtemps la stabilité régionale pour une marchandise. La nouveauté est que Washington n’en discute même plus le prix.















