Un hélicoptère s’écrase le 30 septembre près de Marondera, au Zimbabwe. À bord, Wicknell Chivayo, condamné pour fraude en 2004, devenu fournisseur de l’État et donateur prodigue, reçu la veille par Emmerson Mnangagwa. Sa centrale solaire de Gwanda n’a jamais été construite. Que perd le pouvoir avec lui ?

Par Chioma Bennett

 

Mercredi 30 septembre 2026, dans l’après-midi, un hélicoptère Bell 430 parti de Chikomba pour Harare s’écrase à Kudenga Farm, dans la zone rurale de Marondera, au Zimbabwe. Aucun survivant. Parmi les morts, l’homme d’affaires Wicknell Chivayo, 45 ans, son épouse Lucy Muteke et les deux pilotes. Le lendemain, le président Emmerson Mnangagwa se dit « sous le choc et dans une profonde douleur » et livre un détail : il avait reçu Chivayo mardi, après le Conseil des ministres, la veille de sa mort.

Le bilan varie de cinq à six victimes selon les sources ; la police attendait jeudi des tests ADN avant de confirmer les identités, rapporte Reuters, tandis que le ministre de l’Autonomisation de la jeunesse, Tino Machakaire, citait cinq noms. Les causes de l’accident restent à établir. Le couple revenait de Gandami, dans le district de Chikomba, où il faisait construire des équipements pour la famille et la communauté, selon Nehanda Radio. Dans le pays, la réaction a été tout sauf unanime. « Nous ne portons pas le deuil », titrait New Zimbabwe le 1er octobre en recueillant des propos de citoyens. À Nairobi, le président kényan William Ruto pleurait un « ami cher ».

Pour comprendre ce clivage, il faut reprendre la trajectoire. Né à Chivhu en 1980, Chivayo est condamné en 2004 pour une fraude portant sur environ 837 000 rands et passe par la prison de haute sécurité de Chikurubi. À sa sortie, il fonde Intratrek Zimbabwe, société d’ingénierie et de construction. En 2015, elle décroche auprès de la Zimbabwe Power Company la centrale solaire de Gwanda : 100 mégawatts, plus de 170 millions de dollars, une avance de 5,6 millions. La centrale n’a jamais vu le jour. Arrêté en août 2018 pour fraude et blanchiment, Chivayo est finalement acquitté.

Mieux : le 10 septembre 2026, trois semaines avant l’accident, le gouvernement lui notifiait l’ordre de démarrer les travaux dans le cadre d’un accord révisé, inférieur à 132 millions de dollars, avec vingt-quatre mois pour livrer, rapporte Billionaires.Africa. Selon le site ZimLive, cité par la même source, ses contrats publics, de la réhabilitation de la centrale de Munyati à l’aménagement hydroélectrique de Gairezi, approchaient au total le milliard de dollars.

L’autre versant du personnage, c’est la dépense. Une enquête de presse lui attribue plus de 9,3 millions de dollars de voitures de luxe et de cadeaux en douze mois, distribués à des musiciens, des évêques, des avocats. Il promet des ambulances aux hôpitaux, un million de dollars à une Église, 250 000 dollars à la sélection nationale de football. Un classement de Fortune Afrika le plaçait en 2024 parmi les premiers philanthropes du continent, avec quelque 60 millions de dollars de dons annuels. Pas de fondation, pas de rapport d’activité : l’argent passe de la main à la main, annoncé par le donateur lui-même sur les réseaux sociaux.

Emmerson Mnangagwa salue un « entrepreneur philanthrope » dont les projets visaient « les moins favorisés et nos anciens combattants ». Le journaliste Hopewell Chin’ono et l’opposition y voyaient au contraire les deux faces d’une même opération, l’argent des marchés publics revenant en capital politique. Aucun tribunal ne l’a établi, et il faut le dire nettement.

Le dossier le plus sensible reste électoral. En juin 2024, des enregistrements audio et des documents ont fuité : on y entendrait Chivayo évoquer son accès au chef de l’État pour obtenir des contrats, sur fond de fourniture de matériel à la commission électorale pour le scrutin de 2023, par l’intermédiaire de la société sud-africaine Ren-Form. Les montants cités vont de 40 à 100 millions de dollars selon les sources. Ses associés Mike Chimombe et Moses Mpofu ont été poursuivis ; lui ne l’a pas été, et la commission anticorruption a conclu en décembre 2025 à l’absence de preuve l’impliquant directement. Un condamné de 2004 devenu, en vingt ans, l’interlocuteur du président un jour de Conseil des ministres : la trajectoire dit moins l’habileté d’un homme que la porosité d’un système d’achat public.

Car Chivayo n’était pas un cas isolé. L’International Crisis Group relevait en juin l’entrée au comité central de la ZANU-PF d’hommes d’affaires controversés, Kudakwashe Tagwirei et Paul Tungwarara, et le malaise qu’elle suscite dans le parti. Le contexte est celui d’une succession verrouillée : l’amendement constitutionnel adopté le 7 juillet 2026, rapporte Nehanda Radio, porte les mandats de cinq à sept ans et repousse de 2028 à 2030 la fin de celui du chef de l’État, contre l’avis du vice-président Constantino Chiwenga, que Chivayo avait publiquement attaqué en janvier 2025. Dans cette bataille, les financiers privés servent de trésorerie parallèle et d’instrument de popularité. La disparition du plus voyant d’entre eux retire au camp présidentiel un distributeur de faveurs, non le mécanisme qui l’alimentait.

Reste l’héritage matériel, qui est d’abord une liste de promesses. Gwanda attend toujours ses panneaux. En Eswatini, où le roi Mswati III lui avait accordé le 18 juin la nationalité et un passeport diplomatique, les 300 mégawatts solaires promis pour 3 milliards de rands n’existent pas davantage. Qui reprendra ces contrats, et à quelles conditions ? La réponse dira si Harare traite la mort de Chivayo comme un deuil privé ou comme l’occasion d’un inventaire. « La dispute est son véritable héritage », écrit Billionaires.Africa à propos des Zimbabwéens qui se déchirent sur sa mémoire. On peut être plus exigeant : son héritage, c’est une centrale dont l’avance a été versée et que personne n’a construite, et un État qui venait de signer de nouveau.