Vingt arrivées par jour à la mi-septembre, jusqu’à quatre cents une semaine plus tard : le poste frontalier de Tiné, dans l’est du Tchad, absorbe une nouvelle vague de réfugiés soudanais fuyant le Darfour. Le HCR alerte, les fonds manquent, l’eau aussi. N’Djamena peut-il tenir seul ?

Par Éliane Moukoko

Tiné, dans la province tchadienne du Wadi Fira, au bord de la frontière soudanaise. Entre le 15 et le 20 septembre 2026, le poste frontalier qui voyait passer une vingtaine de personnes par jour en a accueilli entre 200 et 400 quotidiennement, selon les données du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Au 20 septembre, plus de 4 300 personnes s’entassaient dans le centre de transit de Tiné, et 5 859 réfugiés avaient été enregistrés depuis le début du mois. Le 25 septembre, Mamadou Dian Balde, coordinateur régional du HCR pour la crise soudanaise, a sonné l’alarme : au cours de la semaine écoulée, le rythme des arrivées s’est « fortement accéléré ».

Les chiffres donnent le vertige. Plus de 55 000 Soudanais ont gagné l’est du Tchad depuis janvier 2026, et le rythme actuel représente environ vingt fois la moyenne quotidienne des mois précédents. Depuis le déclenchement de la guerre entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR) en avril 2023, près d’un million de Soudanais, 959 126 selon le décompte cité par le HCR, ont trouvé refuge au Tchad. À l’échelle du Soudan, 11,3 millions de personnes ont été chassées de chez elles, dont 6,4 millions de déplacés internes et plus de 3,5 millions de réfugiés dans les pays voisins. Le Tchad est, de loin, le premier pays d’accueil.

Ce qui pousse cette nouvelle vague vers l’ouest, ce sont les bombardements aériens et les frappes de drones au Darfour-Nord, mais aussi une accumulation de pertes plus silencieuses : bétail décimé, sécheresse, pénurie d’eau. Les réfugiés arrivés à Tiné décrivent un territoire devenu invivable autant par la guerre que par l’effondrement des moyens de subsistance. Le HCR fait aussi état de violences graves sur la route de l’exil. Selon Mamadou Dian Balde, femmes et filles ont rapporté des enlèvements et des viols pendant leur fuite. L’intensification des combats au Darfour, au Kordofan et dans l’État du Nil Bleu rend en outre l’accès humanitaire de plus en plus aléatoire côté soudanais.

Côté tchadien, le dispositif sature. Plus de 190 000 personnes attendent, dans des zones frontalières précaires, leur transfert vers des camps aménagés, dont 150 470 à Adré, principal point de passage depuis le début du conflit. À la mi-septembre, 3 140 personnes ont été relocalisées, un effort réel mais dérisoire face au flux entrant. Plus de 30 000 familles vivent sans abri adéquat. L’eau manque cruellement : dans les sites de l’est, la dotation moyenne plafonnait à 11,5 litres par personne et par jour, soit moins de la moitié du minimum humanitaire. Chaque semaine d’arrivées massives creuse ce déficit. Les équipes du HCR et de ses partenaires doivent arbitrer chaque jour entre l’accueil des nouveaux venus et la consolidation des sites existants.

Le nerf de la guerre humanitaire, c’est l’argent, et il fait défaut. Le plan régional de réponse aux réfugiés soudanais, chiffré à 1,6 milliard de dollars, n’était financé qu’à 18 % à la date de l’alerte. Pour le seul Tchad, le plan national a reçu 82,9 millions de dollars sur les 567,7 millions demandés, soit 15 %. « Le soutien humanitaire ne suit pas le rythme des besoins », a résumé Mamadou Dian Balde. Cette pénurie de fonds n’est pas un accident : elle reflète la contraction générale des budgets d’aide des grands donateurs, qui frappe toutes les crises oubliées du continent, et dont l’est du Tchad est l’une des premières victimes.

Le front sanitaire offre pourtant un motif de soulagement relatif. L’épidémie de choléra qui a frappé les camps de l’est a nettement reculé : 8 cas et aucun décès au cours de la semaine close le 11 septembre, contre 421 cas au pic de juillet. Mais le bilan cumulé, 2 955 cas et 250 décès, soit une létalité de 8,4 %, très au-dessus du seuil de 1 % visé par l’Organisation mondiale de la santé, montre combien le système reste vulnérable. Des milliers de nouveaux arrivants concentrés dans des sites sans eau suffisante constituent un terrain idéal pour une résurgence.

Pour N’Djamena, l’enjeu n’est pas seulement humanitaire. Accueillir près d’un million de réfugiés dans des provinces déjà pauvres, où l’eau, les pâturages et le bois de chauffe sont disputés, alimente des tensions avec les communautés hôtes. La frontière orientale est aussi un espace politique sensible, où les solidarités communautaires débordent la ligne de démarcation et où le conflit soudanais pèse sur les équilibres internes tchadiens. Ce n’est sans doute pas un hasard si, le 21 septembre, les autorités ont confié le ministère des Affaires étrangères au général Ahmat Kogri, ancien patron du renseignement : la gestion du voisinage soudanais relève désormais autant de la sécurité que de la diplomatie.

L’alerte du HCR pose une question simple, que les capitales donatrices préfèrent éluder : combien de temps le Tchad peut-il absorber seul le trop-plein d’une guerre qui n’est pas la sienne ? Sans financement supplémentaire, les relocalisations resteront au compte-gouttes, les rations d’eau continueront de fondre et Tiné deviendra un nouvel Adré, un camp de fortune devenu permanent. La saison sèche qui s’annonce réduira encore les ressources disponibles. À l’heure où l’attention internationale se concentre sur les tractations diplomatiques autour du Soudan à New York, c’est dans le sable du Wadi Fira que se mesure le coût réel de l’inaction. Et ce coût, pour l’instant, c’est le Tchad qui le règle.