
Le président guinéen a justifié le 19 septembre le départ à l’étranger d’Ibrahima Kassory Fofana et d’Amadou Damaro Camara, condamnés par la CRIEF. Ni grâce ni amnistie, assure Conakry. L’épisode dit pourtant qui, en Guinée, décide vraiment du sort des dossiers de corruption.
Par Aïssatou Diallo
La formule était calibrée pour être reprise. Le 19 septembre, s’adressant aux Guinéens, le président Mamadi Doumbouya a défendu le départ à l’étranger de deux figures du régime déchu par une phrase destinée à circuler : « Un État fort n’est pas un État sans cœur. » Ibrahima Kassory Fofana, Premier ministre d’Alpha Condé, et Amadou Damaro Camara, ancien président de l’Assemblée nationale, tous deux condamnés par la Cour de répression des infractions économiques et financières, ont quitté le territoire pour des soins médicaux. Le chef de l’État a pris soin de préciser qu’il ne s’agissait « ni d’une grâce, ni d’une amnistie, ni d’un arrangement », et que les décisions de justice demeuraient pleinement applicables. La précaution oratoire signale d’elle-même ce qu’elle cherche à démentir.
La chronologie judiciaire aide à comprendre pourquoi. Kassory Fofana est détenu depuis avril 2022, d’abord à titre provisoire. Il a été condamné en appel le 2 juillet 2026 par la chambre d’appel de la CRIEF à trois ans et neuf mois de prison et deux milliards de francs guinéens d’amende, pour enrichissement illicite et blanchiment de capitaux. Le calcul est arithmétique avant d’être politique : quarante-cinq mois de peine, plus de quatre années déjà passées en détention. Damaro Camara, lui, avait été condamné le 22 mai 2025, également en appel, à trois ans et six mois de prison et quinze millions de francs guinéens d’amende, la juridiction ayant partiellement infirmé la décision de première instance. Dans les deux cas, la peine prononcée était déjà couverte, voire dépassée, par le temps d’enfermement.
C’est le troisième acte qui intéresse. Le 10 septembre, le procureur spécial près la CRIEF, Alphonse Charles Wright, a signé une réquisition levant l’interdiction de sortie du territoire qui pesait sur les deux hommes, afin qu’ils puissent être soignés à l’étranger. Neuf jours plus tard, le président de la République montait au créneau pour expliquer une décision que, formellement, il n’avait pas eu à prendre. Cette séquence résume le fonctionnement réel du dispositif : un parquet spécialisé agit, puis l’exécutif s’approprie publiquement le geste, dans le registre de la magnanimité. La justice a rendu la décision ; le pouvoir en revendique le mérite. Une institution judiciaire dont les actes sont commentés et endossés depuis le palais n’est pas tout à fait indépendante, quel que soit le contenu de ses arrêts.
La CRIEF avait pourtant été présentée, après le coup d’État de septembre 2021, comme la preuve que la rupture serait autre chose qu’un slogan. Créée pour traiter les détournements de deniers publics, elle a instruit les dossiers les plus emblématiques de la décennie Condé et envoyé en détention des responsables qui se croyaient hors d’atteinte. Son bilan symbolique est réel. Mais une juridiction anticorruption se juge moins à la qualité de ses inculpations qu’à la constance de son application. Or la clémence, en Guinée, paraît désormais distribuée au cas par cas, selon des critères que nul texte ne fixe. L’argument humanitaire est recevable en soi, et l’état de santé d’un détenu relève effectivement du devoir de l’État. Il perd sa force lorsqu’il est invoqué pour deux hommes précis, à un moment précis, et qu’aucune règle générale n’en découle pour les autres détenus des mêmes prisons.
L’asymétrie saute d’autant plus aux yeux que la scène politique guinéenne reste, elle, verrouillée. Mamadi Doumbouya a été proclamé vainqueur de la présidentielle du 28 décembre 2025 avec 86,72 pour cent des voix, résultat validé par la Cour suprême, au terme d’un scrutin boycotté par l’opposition et dont les principales figures, Alpha Condé, Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré, avaient été écartées et demeuraient en exil. Le chef de l’État a été investi président de la cinquième République, avec Amadou Oury Bah reconduit à la primature lors du remaniement du 27 juillet 2026. Dans ce paysage, la main tendue à deux condamnés du régime précédent ressemble moins à une ouverture qu’à une démonstration : la clémence, comme la sévérité, procède d’une seule source.
Reste à savoir ce que Conakry attend de ce geste. L’hypothèse d’un apaisement calculé n’est pas absurde. Un pouvoir issu d’un putsch et sorti d’une élection sans concurrent a besoin, à un moment, de désamorcer l’accusation de vengeance et de rassurer les milieux d’affaires comme les partenaires extérieurs. Les deux anciens dirigeants, éloignés et diminués, ne représentent plus une menace électorale. Les libérer sans le dire coûte peu et rapporte une image de modération, à quelques mois d’échéances locales et législatives que le régime devra bien finir par organiser. Le calcul comporte néanmoins un risque, et il est interne. Les magistrats de la CRIEF, les enquêteurs et les fonctionnaires qui ont instruit ces dossiers pendant quatre ans observent qu’une procédure menée jusqu’à l’arrêt d’appel peut se dénouer par un communiqué. Rien n’entame plus sûrement la motivation d’une administration judiciaire que le sentiment que l’issue de son travail se décide ailleurs.
En définitive, la CRIEF n’est pas seulement un outil technique de recouvrement d’avoirs ; elle redessine les rapports de force entre un exécutif et une classe politique qu’il a déposée. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas guinéen, est celle de savoir ce que vaut une justice anticorruption dont les portes s’ouvrent et se ferment au rythme des besoins politiques du moment. Une juridiction d’exception peut frapper fort. Elle ne devient une institution que le jour où elle applique aux amis du pouvoir la règle qu’elle a appliquée à ses adversaires.















