
Abidjan a signé le 17 septembre huit contrats de partage de production avec le brésilien Petrobras, sur 63 000 kilomètres carrés d’eaux très profondes. Un pari d’exploration à quinze ans, dont la Côte d’Ivoire attend une rente qu’aucun forage n’a encore confirmée.
Par Tunde Adeyemi
Le 17 septembre, dans une salle d’Abidjan, l’État ivoirien et le groupe brésilien Petrobras ont signé huit contrats de partage de production portant sur les blocs CI-513, CI-600, CI-601, CI-602, CI-603, CI-605, CI-701 et CI-702. Le périmètre couvre 63 000 kilomètres carrés, par des fonds compris entre 1 500 et 4 000 mètres, dans les zones les plus éloignées et les plus profondes du bassin sédimentaire ivoirien. Petrobras opérera chaque bloc avec 90 % des parts, la société publique Petroci Holding conservant les 10 % restants. Le bonus de signature global s’élève à 24 millions de dollars, et la partie ivoirienne prélèvera 62,5 % du partage de production. Les engagements annoncés dépassent 250 milliards de francs CFA.
C’est, en volume, le plus vaste accord d’exploration jamais conclu par la Côte d’Ivoire. Il s’inscrit dans une séquence entamée en mars 2025, lors d’une campagne de promotion du bassin ivoirien organisée à Houston, à l’issue de laquelle Petrobras avait officiellement manifesté son intérêt pour les huit blocs en mai de la même année. Le ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, dirigé par Mamadou Sangafowa-Coulibaly, en a fait la vitrine d’une stratégie d’attraction assumée : ouverture large des blocs, fiscalité jugée compétitive, et adossement systématique de Petroci, que pilote Fatoumata Sanogo, à chaque partenariat. Le conseil des ministres du 9 septembre avait déjà autorisé la création d’une filiale dédiée au bloc CI-26.
Côté brésilien, la logique est géologique avant d’être africaine. La marge équatoriale ouest-africaine présente des caractéristiques proches de celles des bassins offshore brésiliens, où Petrobras a bâti sa compétence en eaux profondes et ultraprofondes. La directrice générale, Magda Chambriard, a fait de l’Afrique la première région d’exploration du groupe hors du Brésil, avec une enveloppe de 7,1 milliards de dollars consacrée à l’exploration entre 2026 et 2030. Le portefeuille africain de l’entreprise s’étend désormais de São Tomé-et-Príncipe à l’Afrique du Sud, en passant par la Namibie, où une participation de 42,5 % dans un bloc offshore attend l’aval des régulateurs, et par le Ghana, dont le bassin de Keta fait l’objet de négociations.
Reste que signer n’est pas produire. Aucun de ces huit blocs n’a été foré. Il faudra des campagnes sismiques, des puits d’exploration, puis des découvertes commercialement exploitables avant qu’un seul baril ne remonte. Le délai usuel entre l’attribution d’un permis en eaux ultraprofondes et la première production dépasse fréquemment dix ans, et une proportion considérable de blocs n’atteint jamais ce stade. La Côte d’Ivoire le sait : sa production actuelle repose pour l’essentiel sur le champ Baleine, développé par l’italien Eni depuis 2023, et sur des découvertes récentes comme celle annoncée sur le bloc CI-501. L’objectif gouvernemental d’atteindre 200 000 barils par jour dépend d’abord de ces actifs, pas des blocs signés cette semaine.
L’accord pose une question plus immédiate : celle du contenu local. Avec 10 %, Petroci reste un partenaire minoritaire, présent à la table mais non décisionnaire sur les choix techniques. La formule sécurise l’État contre le risque d’exploration, intégralement porté par Petrobras, mais elle limite aussi le transfert de compétences. Les sous-traitants ivoiriens, pour la plupart positionnés sur la logistique et les services de base, capteront une fraction des 250 milliards de francs CFA annoncés. Le vrai gisement d’emplois qualifiés, dans l’ingénierie sous-marine et l’analyse de données sismiques, se joue encore largement hors du pays. Le bonus de signature de 24 millions de dollars, rapporté aux 63 000 kilomètres carrés cédés, revient à environ 380 dollars le kilomètre carré : un ticket d’entrée modeste au regard des montants pratiqués sur des bassins comparables, mais cohérent avec un périmètre encore vierge de tout forage.
Il faut aussi replacer l’accord dans la trajectoire budgétaire ivoirienne. Le pétrole et le gaz représentent une part encore secondaire des recettes de l’État, largement dominées par la fiscalité intérieure et par les filières cacao et anacarde. Abidjan a construit son cadre macroéconomique sur une croissance robuste et un programme soutenu par le Fonds monétaire international, et non sur une rente d’hydrocarbures. Cette prudence est un atout : elle évite de gager des dépenses sur des barils hypothétiques, travers qui a fragilisé le Ghana, l’Ouganda et le Mozambique. Le risque inverse existe toutefois, celui d’une communication politique qui transforme une signature d’exploration en promesse de prospérité, et qui rendrait impopulaire tout renoncement ultérieur si la sismique se révélait décevante.
Le mouvement s’inscrit néanmoins dans une recomposition plus large. Le Brésil, l’Inde et la Turquie investissent des positions amont en Afrique de l’Ouest au moment où les majors européennes arbitrent entre discipline capitalistique et transition énergétique. Le baril de Brent s’est établi à 104,82 dollars le 17 septembre, un niveau qui rend de nouveau finançables des projets ultraprofonds délaissés pendant une décennie. Pour Abidjan, la voie est étroite : capter cette fenêtre d’intérêt sans brader ses termes contractuels, et sans bâtir un budget sur des recettes dont l’échéance excède deux mandats présidentiels.
En définitive, un contrat de partage de production n’est pas un actif ; c’est une option. La Côte d’Ivoire vient d’en vendre huit à un opérateur qui a les moyens de les exercer, ce qui vaut mieux que de les conserver sans capacité de forage. Mais la question qui se pose désormais, au-delà du seul cas ivoirien, est celle de savoir ce qu’un État côtier retient réellement d’un cycle d’exploration lorsqu’il n’en porte ni le risque ni la technologie. La réponse ne tiendra pas dans le bonus de signature. Elle tiendra dans ce que Petroci saura apprendre pendant que Petrobras forera.















