Absent du territoire depuis le 7 juin, le président camerounais laisse un pays sans vice-président alors même que la révision constitutionnelle d’avril a recréé ce poste. L’opposition réclame des garanties, le Parlement s’interroge sur sa propre utilité, et Yaoundé s’installe dans l’attente.

Par Éliane Moukoko

Le 7 juin 2026, la présidence camerounaise annonçait le départ du chef de l’État pour « un court séjour privé » en Europe. Six semaines plus tard, la formule tenait toujours lieu d’information officielle. Au 19 juillet, quarante et un jours s’étaient écoulés sans que Paul Biya, quatre-vingt-treize ans, ne reparaisse publiquement à Yaoundé, sa présence à Genève étant rapportée par plusieurs médias camerounais sans démenti ni confirmation du palais d’Etoudi. L’épisode n’est pas inédit : les séjours prolongés du président à l’étranger rythment la vie politique camerounaise depuis des années. Il prend cette fois une portée différente, parce qu’il survient dans un ordre constitutionnel modifié quelques semaines plus tôt, et dont la principale innovation reste, à ce jour, purement théorique.

La révision constitutionnelle du 14 avril 2026 a en effet réintroduit la fonction de vice-président de la République, disparue du paysage institutionnel camerounais depuis des décennies. Le dispositif était présenté comme une réponse à la question, longtemps taboue, de la continuité de l’État dans un pays dirigé par le même homme depuis novembre 1982. Trois mois après l’adoption du texte, aucun vice-président n’a été nommé. Le mécanisme antérieur demeure donc la seule référence disponible : en cas de vacance constatée, c’est au président du Sénat qu’il revient d’assurer l’intérim, pour une durée limitée et avec une mission circonscrite à l’organisation d’une élection présidentielle, sans possibilité d’y être lui-même candidat.

Cette clause désigne aujourd’hui Aboubakary Abdoulaye, élu à la tête de la chambre haute le 17 mars 2026 en remplacement de Marcel Niat Njifenji, qui présidait le Sénat depuis sa création en 2013. Le lamido de Rey Bouba, figure de l’aristocratie traditionnelle du Nord et pilier du Rassemblement démocratique du peuple camerounais, se retrouve ainsi, sans l’avoir cherché, au centre d’une équation successorale qu’aucun responsable du parti au pouvoir n’aborde publiquement. Le Premier ministre, Joseph Dion Ngute, continue pour sa part d’expédier les affaires courantes, mais la Constitution camerounaise ne lui confère aucune prérogative en matière d’intérim. L’architecture institutionnelle repose donc sur un poste vacant et sur une clause de repli que personne ne souhaite avoir à invoquer. Aucun texte ne précise dans quel délai un vice-président doit être désigné, ni quelle autorité pourrait contraindre le chef de l’État à procéder à cette nomination, ce qui laisse le dispositif entièrement suspendu à sa seule volonté.

Dans ce vide, c’est l’opposition qui a occupé le terrain. L’Union démocratique du Cameroun, dirigée par Tomaino Ndam Njoya, a demandé au pouvoir des clarifications sur l’absence prolongée du chef de l’État et réclamé l’activation effective de la vice-présidence, estimant qu’un éloignement durable du territoire national soulève des interrogations légitimes sur la continuité de l’action publique et sur l’exercice réel des responsabilités suprêmes. La formulation est prudente, presque procédurale. Elle vise moins à contester la légitimité du président qu’à rappeler une évidence : une disposition constitutionnelle non appliquée ne protège personne, et un dispositif de continuité qui reste à l’état de texte ne vaut pas mieux que son absence.

Le Parlement, lui, offre le spectacle de son impuissance. La deuxième session ordinaire de l’année législative s’est ouverte le 9 juin, deux jours après le départ du président, et s’est déroulée sans que la question de la vacance soit inscrite à l’ordre du jour. L’Assemblée nationale camerounaise tient trois sessions de trente jours par an, dont une fraction seulement est consacrée au vote des lois et au contrôle de l’action gouvernementale. Le 20 juillet, la presse de Yaoundé posait ouvertement la question de l’utilité de l’institution pour la nation. Le constat dépasse la polémique de circonstance : un Parlement qui ne peut ni interpeller l’exécutif sur l’état de santé du chef de l’État, ni exiger la nomination d’un vice-président prévu par la Constitution, se réduit à une chambre d’enregistrement. Aucune motion, aucune question orale n’a été enregistrée sur le sujet depuis l’ouverture de la session.

L’enjeu déborde largement les frontières camerounaises. Le pays reste la première économie de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, le débouché portuaire du Tchad et de la Centrafrique enclavés, et un partenaire sécuritaire de premier plan dans le bassin du lac Tchad. Une incertitude prolongée au sommet de l’État y produit des effets concrets : arbitrages budgétaires reportés, nominations gelées, décisions d’investissement suspendues. Les violences qui ont suivi la présidentielle d’octobre 2025 ont par ailleurs laissé un contentieux politique et judiciaire non refermé, que plusieurs opposants portent désormais devant des juridictions européennes. Les administrations centrales, habituées à faire remonter les arbitrages au sommet, fonctionnent alors au ralenti, et les partenaires extérieurs diffèrent les engagements qui exigent une signature présidentielle. Un pouvoir dont le centre est absent gère moins bien ces héritages qu’un pouvoir contesté mais présent.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas camerounais, est celle de savoir à quoi sert une réforme constitutionnelle que son auteur n’applique pas. Le Cameroun a formellement doté son système d’un mécanisme de continuité, puis a laissé ce mécanisme inutilisé au moment précis où il aurait pu rassurer. En définitive, la vice-présidence recréée en avril n’est pas seulement un poste vacant ; elle est le symptôme d’un régime où la question de l’après demeure l’objet d’un silence organisé, et où le droit sert davantage à différer la succession qu’à la préparer.