Cotonou et la Banque mondiale ont lancé le 17 juillet un cadre de partenariat décennal de 2,6 milliards de dollars, une durée inédite. Le Bénin de Romuald Wadagni sécurise ainsi un flux prévisible de financements au moment où l’aide au développement se contracte partout ailleurs.

Par Tunde Adeyemi

Le vendredi 17 juillet 2026, dans les salons d’un hôtel de la Marina de Cotonou, le Bénin et le Groupe de la Banque mondiale ont lancé ce que les deux parties présentent comme une première sur le continent : un cadre de partenariat pays étalé sur dix ans, de 2027 à 2036, assorti d’une enveloppe indicative de 2,6 milliards de dollars, soit environ 1 446 milliards de francs CFA. Le document avait été adopté à Washington le 16 juin. Sa mise en scène béninoise s’est accompagnée de la signature immédiate de 320 millions de dollars de financements, dont 150 millions pour la première phase du barrage hydroélectrique de Dogo-Bis et 170 millions pour un programme consacré à la nutrition infantile. Pour un pays d’environ quatorze millions d’habitants, dont le budget annuel de l’État reste inférieur à cinq milliards de dollars, l’ordre de grandeur n’a rien d’anecdotique.

L’innovation tient moins au montant qu’à l’horizon. Les cadres de partenariat pays de la Banque mondiale couvrent d’ordinaire quatre à six ans, calés sur les cycles de reconstitution de l’Association internationale de développement. En portant l’exercice à une décennie, Washington et Cotonou font le pari qu’une visibilité longue vaut mieux qu’une succession de programmes courts, renégociés au gré des alternances et des revues à mi-parcours. Le document s’organise autour de trois piliers annoncés : le renforcement du capital humain, par la nutrition, la santé et la formation aux compétences ; l’amélioration de l’accès aux infrastructures essentielles ; et l’accélération d’une transformation économique portée par le secteur privé. L’emploi des jeunes est érigé en fil conducteur, dans un pays où la population active croît nettement plus vite que le nombre de postes formels créés chaque année.

Pour Romuald Wadagni, investi président de la République le 24 mai 2026 après une élection remportée le 12 avril, l’accord tombe à point nommé. Ancien ministre de l’Économie et des Finances de Patrice Talon pendant une décennie, il a bâti sa réputation sur la discipline budgétaire, sur des émissions obligataires jugées innovantes par les marchés et sur une trajectoire de notation souveraine que peu de voisins peuvent revendiquer. Signer un partenariat décennal quelques semaines après son entrée en fonction revient à faire certifier par le principal bailleur multilatéral la continuité du modèle économique béninois. Le message s’adresse autant aux investisseurs internationaux qu’à l’opinion intérieure : le changement d’homme au palais de la Marina ne vaut pas changement de doctrine, et la signature du pays reste la même.

Reste que 2,6 milliards de dollars sur dix ans représentent environ 260 millions par an, une somme substantielle mais qui ne saurait à elle seule absorber le déficit d’emploi béninois. Les 170 millions consacrés à la nutrition infantile répondent à un problème documenté : le retard de croissance touche encore une proportion élevée d’enfants de moins de cinq ans dans les départements septentrionaux. Le barrage de Dogo-Bis, prévu sur l’Ouémé, doit pour sa part réduire la dépendance électrique du pays vis-à-vis du Nigéria et du Ghana, dépendance qui expose Cotonou aux aléas tarifaires et techniques de ses voisins. Mais un ouvrage de cette nature se construit en sept à huit ans, et une première phase de 150 millions de dollars ne garantit ni le bouclage du financement total, ni la disponibilité de la ressource hydrique dans un bassin soumis à des étiages de plus en plus marqués.

Le troisième pilier, celui de la transformation économique tirée par le privé, concentre les incertitudes les plus sérieuses. Le Bénin a fait de la zone industrielle de Glo-Djigbé la vitrine de sa stratégie de transformation locale du coton, du soja et de l’anacarde, et les volumes exportés en produits semi-finis progressent. Le modèle fonctionne, mais il repose sur un nombre restreint d’opérateurs et sur des exonérations dont le coût budgétaire reste peu documenté publiquement. Les petites entreprises béninoises, elles, continuent de se heurter au crédit cher et à une informalité massive. Un cadre de partenariat, aussi long soit-il, ne finance pas directement une unité de transformation à Parakou ou un atelier à Bohicon ; il finance des programmes publics dont l’effet d’entraînement dépend entièrement de la qualité de l’administration chargée de les exécuter.

L’accord intervient par ailleurs dans un contexte où l’aide publique au développement se contracte. Les coupes opérées par plusieurs bailleurs bilatéraux, à commencer par les États-Unis, ont laissé un vide que les banques multilatérales sont sommées de combler avec des ressources qui ne progressent pas au même rythme. Verrouiller dix ans d’engagement relève dès lors d’une stratégie défensive assumée : sécuriser un flux prévisible avant que la concurrence pour les guichets concessionnels ne s’intensifie entre pays à faible revenu. La contrepartie est une forme d’alignement durable sur les priorités, les instruments et les procédures d’un seul bailleur, à l’heure où d’autres capitales africaines revendiquent au contraire une diversification agressive de leurs partenaires financiers, du Golfe à Pékin.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas béninois, est celle de savoir si l’allongement des horizons de financement suffit à changer la nature du développement, ou s’il ne fait que lisser dans le temps une dépendance dont la structure demeure inchangée. Le Bénin a obtenu ce que peu d’États de la sous-région ont su négocier : de la prévisibilité. Il lui reste à démontrer que cette prévisibilité se convertit en emplois formels, en kilowattheures produits localement et en enfants correctement nourris. En définitive, un cadre de partenariat décennal n’est pas seulement un instrument financier ; il redessine le calendrier politique d’un État qui engage, pour dix ans, la signature de gouvernements qui ne sont pas encore élus.