Les 25 et 26 juin, le Tunisia Investment Forum a réuni à Tunis investisseurs et bailleurs autour du slogan de la « dynamique renouvelée ». Hausse des investissements étrangers, croissance repartie : la vitrine est soignée. Mais la Tunisie reste distancée par ses voisins maghrébins.

À l’hôtel El Mouradi Gammarth, sur les hauteurs de Tunis, le décor était à l’optimisme. Les 25 et 26 juin, la vingt-deuxième édition du Tunisia Investment Forum a réuni investisseurs, diplomates et chefs d’entreprise sous un mot d’ordre volontariste : « Tunisie, une dynamique renouvelée ». Organisé par l’Agence de promotion de l’investissement extérieur, le rendez-vous a aligné les bonnes nouvelles, treize trophées remis à des entreprises modèles et une croissance enfin repartie. Pourtant, derrière la vitrine soignée, un chiffre résume le malaise tunisien : le pays ne consacre plus que 10,4 % de son produit intérieur brut à l’investissement, l’un des taux les plus faibles d’Afrique du Nord.

Le forum n’a pourtant pas menti sur les signaux positifs. Selon l’agence organisatrice, les investissements étrangers ont progressé de plus de 30 % en 2025, portés par la création de plusieurs milliers d’unités industrielles à capitaux étrangers dans des secteurs à forte valeur ajoutée : composants aéronautiques, industries mécaniques et électriques, pharmacie, énergies renouvelables. La croissance, elle, a atteint 2,6 % en 2025 contre 1,4 % l’année précédente, tirée par une bonne campagne agricole et par les industries manufacturières. Tunis affiche aussi un partenariat dense avec l’Italie, dont plus de neuf cents entreprises opèrent dans le pays, du textile à l’agroalimentaire. La Tunisie veut y voir la preuve d’un retour en grâce auprès des capitaux internationaux. Le forum a d’ailleurs mis en avant le poids des investisseurs italiens, dont les engagements récents se chiffrent en centaines de millions d’euros, preuve que la proximité méditerranéenne demeure un atout que Tunis entend cultiver.

Mais la comparaison régionale douche l’enthousiasme. Le Fonds monétaire international anticipe pour 2026 une croissance tunisienne d’environ 2,1 %, quand le Maroc vise près de 4,9 % et l’Égypte 4,5 %. Surtout, le taux d’investissement tunisien stagne à un niveau qui interdit tout rattrapage rapide : sans capital injecté dans l’appareil productif, ni les routes, ni les usines, ni les emplois ne suivront au rythme requis par une jeunesse diplômée et impatiente. Les autorités misent sur la stabilité politique retrouvée et sur un cadre réglementaire qu’elles disent assaini. Reste que les investisseurs, eux, scrutent la trajectoire de la dette publique, la lourdeur bureaucratique et l’incertitude entourant les arbitrages économiques du président Kaïs Saïed.

Sur le terrain, le tissu des petites entreprises peine à voir la couleur de cette embellie. L’accès au financement demeure le premier obstacle pour les PME tunisiennes, prises en étau entre des banques frileuses et un État qui absorbe l’épargne disponible pour financer ses propres déficits. L’effet d’éviction est réel : chaque dinar prêté au Trésor est un dinar de moins pour l’entrepreneur de Sfax ou de Sousse. Les jeunes diplômés, dont le chômage reste l’une des plaies sociales du pays, continuent de chercher leur avenir sur les rives nord de la Méditerranée plutôt que dans les zones industrielles que le forum met en avant. L’attractivité vantée à Tunis se heurte à une économie réelle qui crée trop peu d’emplois qualifiés. Le paradoxe est cruel : le pays forme chaque année des dizaines de milliers d’ingénieurs et de techniciens, mais les laisse partir faute de les employer. Cette fuite des compétences ampute la Tunisie d’une part de son capital humain au moment précis où elle prétend le valoriser devant les investisseurs.

La filière exportatrice, vitrine historique du modèle tunisien, illustre cette ambivalence. Les sous-traitants de l’aéronautique et de l’automobile, intégrés aux chaînes de valeur européennes, tirent la croissance industrielle et attirent l’essentiel des capitaux étrangers. Mais cette insertion crée une dépendance : la santé de l’industrie tunisienne épouse les cycles de la demande européenne, et la concurrence du Maroc, mieux doté en infrastructures et en accords commerciaux, grignote des parts de marché. Le risque, pour Tunis, est de rester cantonnée à l’assemblage à faible marge pendant que ses voisins montent en gamme. Les nouvelles catégories de prix créées cette année, du développement régional à l’entrepreneuriat féminin, traduisent une volonté louable de diversifier ; elles ne suffisent pas à corriger un déficit structurel de compétitivité.

Au fond, le Tunisia Investment Forum révèle une tension que le pouvoir peine à trancher. Kaïs Saïed a bâti son discours sur la souveraineté et la défiance envers les bailleurs : il a écarté les conditions du Fonds monétaire international et privilégié un financement interne qui pèse sur le crédit et la croissance. Or séduire l’investisseur étranger suppose précisément les garanties, la prévisibilité et l’ouverture que cette ligne souverainiste tend à brider. La Tunisie veut les capitaux sans la conditionnalité, l’attractivité sans les réformes douloureuses. Ses voisins, qui ont accepté l’amer remède de l’ajustement, en récoltent aujourd’hui les fruits sous la forme d’une croissance plus vive et d’une signature financière mieux notée.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas tunisien, est celle de savoir si l’on peut convaincre les marchés à coups de forums et de trophées sans en payer le prix politique. Pour Tunis, la voie est étroite : afficher l’ouverture aux investisseurs tout en refusant la discipline que ces mêmes investisseurs exigent. Le slogan du dynamisme retrouvé restera un vœu pieux tant que le taux d’investissement n’aura pas décollé et que la jeunesse continuera de voter avec ses pieds. La vraie mesure du succès ne se lira pas dans les discours de Gammarth, mais dans les bilans des entreprises et dans le nombre de Tunisiens qui, demain, choisiront de bâtir leur avenir chez eux.