La banque africaine de développement

Du 25 au 29 mai, Brazzaville a accueilli les premières assemblées annuelles de la Banque africaine de développement présidées par le Mauritanien Sidi Ould Tah. Croissance honorable, dette galopante, déficit de financement abyssal : le nouveau patron de l’institution panafricaine hérite d’une équation que les discours ne suffiront plus à masquer.

 

Au centre de conférences de Kintele, à seize kilomètres de Brazzaville, les délégations se sont pressées du 25 au 29 mai 2026 pour les assemblées annuelles de la Banque africaine de développement. Les premières du genre pour Sidi Ould Tah, élu neuvième président de l’institution en mai 2025 avec plus de 76 % des voix, le plus large mandat de premier tour de son histoire. L’économiste mauritanien, longtemps patron de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique, a hérité d’un chiffre vertigineux, martelé dès l’ouverture : le continent fait face à un déficit annuel de financement supérieur à 1 300 milliards de dollars pour atteindre les Objectifs de développement durable.

Le paradoxe brazzavillois saute aux yeux. L’édition 2026 de l’African Economic Outlook, dévoilée pendant les assises, annonce une croissance africaine de 4,2 % en 2026, à peine inférieure aux 4,4 % de 2025, avec un rebond attendu à 4,4 % en 2027. Des chiffres que bien des économies développées envieraient. Mais cette vigueur masque une asphyxie financière. La dette publique moyenne du continent devait atteindre 63 % du PIB en 2025, et le service de cette dette absorbe désormais près de 15 % des recettes publiques. Autrement dit, un dollar sur sept perçu par les États africains part rembourser des créanciers plutôt que financer des écoles, des routes ou des hôpitaux.

Le mur est d’abord celui des échéances. L’Afrique subsaharienne affronte en 2026 un mur de remboursements d’eurobonds estimé à près de 90 milliards de dollars. Plusieurs États sont retournés sur les marchés en début d’année, le Kenya, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Bénin ou le Congo, pour refinancer leurs maturités à des taux élevés, parfois proches de 10 %. Sidi Ould Tah connaît la mécanique : emprunter cher pour rembourser ce qu’on a emprunté cher la veille, c’est courir sans avancer. Son credo, répété à Brazzaville, consiste à mobiliser le capital privé et les ressources domestiques, fonds de pension, recettes fiscales, transferts de la diaspora, plutôt qu’à quémander une aide publique en repli.

Le style du nouveau président tranche avec celui de son prédécesseur, le Nigérian Akinwumi Adesina, plus porté sur les grandes annonces. Sidi Ould Tah cultive la discrétion du technicien et un réseau dense dans les capitales du Golfe, qu’il entend convertir en investissements concrets. Sa promesse : faire de la BAD un effet de levier, capable de transformer chaque dollar de capital propre en plusieurs dollars de financement mobilisé. L’ambition est juste, mais les moyens restent contraints. La reconstitution du Fonds africain de développement, guichet concessionnel destiné aux pays les plus pauvres, patine, et le repli de l’aide américaine et européenne prive le continent de ressources concessionnelles au pire moment.

Le choix de Brazzaville n’est pas qu’une affaire de logistique. Tenir les assises dans un pays sous programme du Fonds monétaire international, qui vient d’émettre un eurobond de 850 millions de dollars à 9,5 %, a valeur de symbole : la République du Congo incarne, à elle seule, le piège de la dette des économies pétrolières mal diversifiées. Que la grand-messe du financement africain se tienne là, plutôt que dans une vitrine prospère, rappelle que l’institution s’adresse d’abord aux États fragiles. Reste que les symboles ne signent pas les chèques. Les délégués repartis de Kintele attendent désormais des actes : recapitalisation, instruments de garantie, réforme d’une architecture financière mondiale promise depuis des années.

Le déficit de 1 300 milliards n’a rien d’abstrait. Il recouvre des routes non construites, des centrales électriques manquantes, des salles de classe absentes pour une population qui doublera d’ici 2050. L’Afrique abrite déjà le plus fort déficit énergétique du monde, avec quelque 600 millions de personnes privées d’électricité, et capte moins de 3 % des investissements mondiaux dans les énergies propres, alors qu’elle subit de plein fouet le dérèglement climatique. Combler un tel écart par la seule dette est impossible ; le faire par l’aide, illusoire, à l’heure où Washington taille dans ses budgets et où l’Europe recentre ses priorités sur sa propre sécurité.

C’est ici que le discours de Sidi Ould Tah prend son sens. Plutôt que de courir après des bailleurs en repli, il prêche la mobilisation des ressources internes : élargir des assiettes fiscales souvent étriquées, capter l’épargne des fonds de pension africains, canaliser les quelque 90 milliards de dollars de transferts annuels de la diaspora, et utiliser le capital de la Banque comme garantie pour attirer l’investisseur privé. La Zone de libre-échange continentale africaine, dont les échanges montent lentement en puissance, ouvre un marché de 1,4 milliard d’habitants capable de rendre rentables des projets jusqu’ici jugés trop petits. Encore faut-il que les États jouent le jeu, et que la Banque dispose des fonds propres pour servir de véritable levier.

Sidi Ould Tah dispose d’un atout que ses prédécesseurs n’avaient pas tout à fait : une crise si profonde qu’elle rend l’immobilisme intenable. Le déficit de 1 300 milliards n’est pas seulement un cri d’alarme, c’est aussi un levier de négociation face aux actionnaires occidentaux et du Golfe. Mais le temps presse. Chaque année passée à payer des intérêts plutôt qu’à investir creuse l’écart avec une démographie qui, elle, n’attend pas. Le mandat qui s’ouvre à Brazzaville se jouera moins sur les discours que sur une question simple et redoutable : la BAD saura-t-elle, enfin, transformer la croissance africaine en développement, et la dette en investissement ?