
Le 10 juillet, à la Villa présidentielle d’Abuja, le président Bola Tinubu a convoqué ses chefs militaires et de renseignement pour un nouvel examen des fronts ouverts. Les rapports décrivent une amélioration. Le premier semestre 2026, lui, décrit un pays où l’on tue et où l’on enlève toujours autant.
Par Kwame Mensah
Le 10 juillet, à la Villa présidentielle d’Abuja, les voitures officielles se sont succédé dans la cour d’Aso Rock pour une réunion à huis clos dont la presse nigériane n’a connu que le décor. Le président Bola Tinubu recevait le ministre de la Défense, Christopher Musa, le conseiller à la sécurité nationale, Nuhu Ribadu, et les responsables des principales agences de sécurité et de renseignement du pays. Chacun est venu présenter ses rapports opérationnels, théâtre par théâtre. Selon les comptes rendus publiés par plusieurs quotidiens d’Abuja, les chefs de sécurité ont estimé que la situation « montre des signes d’amélioration », tout en soulignant la nécessité d’intensifier les opérations en cours, de renforcer la coopération avec les pays voisins et de faire du renseignement le pivot du dispositif. Le communiqué aurait pu être écrit en 2024. Il aurait pu être écrit en 2015.
Le décalage entre le vocabulaire des conseils de sécurité et l’expérience des Nigérians est devenu le fait politique central du pays. Selon un décompte relayé début juillet par la presse nigériane, plus de 3 600 civils ont été tués au cours du seul premier semestre 2026 dans des violences attribuées aux groupes jihadistes, aux bandes armées et aux affrontements intercommunautaires, et 175 élèves ont été enlevés sur la même période, principalement dans le Nord-Est et le Sud-Ouest. Fin juin, l’enlèvement de dizaines d’écoliers à Lassa, dans l’État de Borno, avait ravivé le souvenir de Chibok, douze ans après. Entre l’insurrection jihadiste du bassin du lac Tchad, le banditisme industriel du Nord-Ouest et le conflit agropastoral de la Middle Belt, l’État fédéral n’affronte pas une crise sécuritaire : il en affronte trois, qui ne se ressemblent pas et qu’il traite pourtant de la même façon.
Car c’est là que le bât blesse. L’architecture sécuritaire nigériane demeure centralisée à un degré que peu de fédérations comparables tolèrent. La police est fédérale, ses effectifs sont notoirement insuffisants pour un pays de plus de deux cents millions d’habitants, et l’armée, faute de mieux, occupe des fonctions de maintien de l’ordre dans la quasi-totalité des trente-six États. Le débat sur la création de polices d’État revient à chaque législature, porté par les gouverneurs, freiné par la crainte que des forces locales ne deviennent des milices partisanes. Il n’a jamais abouti. Les réunions d’Aso Rock, elles, se tiennent tous les deux ou trois mois, dans une régularité qui finit par ressembler à un aveu : un dispositif qui fonctionne n’a pas besoin d’être réexaminé aussi souvent.
L’économie de l’enlèvement, elle, prospère précisément dans cet interstice. Le rapt de masse est devenu, dans le Nord-Ouest, une activité à faible coût d’entrée et à rendement élevé, dont les rançons alimentent l’achat d’armes qui financeront le rapt suivant. L’école, institution non défendue, socialement précieuse et médiatiquement rentable, en est la cible idéale. Chaque enlèvement d’élèves produit trois effets convergents : il enrichit les ravisseurs, il humilie l’État, et il vide les salles de classe pour des mois. Dans plusieurs zones du Nord, la scolarisation des filles a reculé, non par décision politique mais par arbitrage parental. Aucune opération militaire ne compense une perte de confiance de cette nature.
Le calendrier politique ajoute au malaise. À dix-huit mois de la présidentielle de 2027, l’opposition coalisée derrière l’African Democratic Congress a accusé, dans les heures qui ont suivi la réunion du 10 juillet, le gouvernement fédéral et le parti au pouvoir de consacrer davantage d’énergie aux échéances électorales qu’à la protection des populations rurales. L’argument est intéressé. Il n’est pas absurde. Les électorats les plus exposés à l’insécurité, dans le Borno, le Plateau, le Zamfara ou le Benue, sont aussi ceux dont la participation risque d’être la plus entravée : on ne vote pas dans un village qu’on a fui. La sécurité, au Nigeria, n’est pas seulement une question de vies humaines. Elle est devenue une variable de la représentation démocratique.
Il faut pourtant reconnaître à l’exécutif nigérian une inflexion réelle : l’insistance, réaffirmée le 10 juillet, sur la coopération avec les pays voisins. Le bassin du lac Tchad est un espace unique, où les combattants circulent entre le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun avec une aisance que les armées nationales n’ont jamais égalée. La Force multinationale mixte, affaiblie par les retraits et les brouilles diplomatiques régionales de ces dernières années, reste le seul cadre opérationnel crédible. Le reconstruire suppose un dialogue avec des voisins que le Nigeria a longtemps traités avec la condescendance du géant. C’est un investissement politique, pas un ordre d’opération.
Pour Abuja, la voie est étroite : administrer la preuve d’une amélioration sans nier une réalité que chaque famille du Nord connaît, et réformer une architecture sécuritaire dont la centralisation arrange trop d’intérêts pour être aisément défaite. En définitive, la réunion du 10 juillet n’est pas seulement un exercice de coordination ; elle est le symptôme d’un État qui répond par la procédure à un problème de capacité. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir combien de temps une fédération peut tenir en déléguant à son armée ce que sa police ne sait plus faire, et en traitant l’insécurité comme un dossier à réexaminer plutôt que comme un contrat social à reconstruire.















