
En inaugurant le 2 juillet la plus grande usine de traitement du lithium d’Afrique de l’Ouest, le Nigeria affiche une ambition claire : cesser d’exporter son minerai brut. Derrière la cérémonie de Nasarawa se joue la crédibilité d’une industrialisation par les minéraux critiques que tout le continent surveille.
Par Tunde Adeyemi
Le 2 juillet, dans la localité d’Endo, au cœur de l’État de Nasarawa, le vice-président Kashim Shettima a coupé le ruban d’une installation que le gouvernement fédéral présente comme la plus grande unité de traitement du lithium d’Afrique de l’Ouest. Représentant le président Bola Tinubu, il a vanté une capacité de six mille tonnes par jour, soit près de trois millions de tonnes de minerai traitées chaque année, un millier d’emplois directs déjà créés et deux mille indirects promis. Propriété de la société Diamond New Energy, l’usine incarne une bascule que le Nigeria répète comme un mantra depuis deux ans : ne plus vendre ses roches, mais les raffiner sur place.
Le geste est politique autant qu’industriel. Le ministre du Développement des solides minéraux, Dele Alake, en a fait une doctrine : plus aucune exportation de minerai brut ne sera tolérée sans transformation locale préalable. Premier producteur africain de pétrole, le pays cherche, depuis la suppression des subventions aux carburants et la libéralisation du naira, un second pilier à une économie longtemps arrimée à l’or noir. Le lithium, métal clé des batteries électriques, tombe à point nommé. Les gisements du plateau de Jos, du Kwara et de Nasarawa ont attiré ces dernières années des investisseurs, chinois pour l’essentiel, séduits par un minerai à haute teneur et par la promesse d’un accès privilégié au marché mondial des véhicules électriques. En captant l’étape du raffinage, Abuja espère grimper dans la chaîne de valeur, élargir son assiette fiscale et ancrer sur son sol des emplois qualifiés.
La promesse appelle pourtant la prudence. Une unité de concentration n’est pas une industrie de la batterie : entre le minerai broyé et la cellule lithium-ion, il reste des maillons entiers, cathodes, électrolytes, assemblage, que le Nigeria ne maîtrise pas encore. Le risque est de rapatrier la première étape, la moins rémunératrice, tout en laissant filer la valeur ajoutée vers l’Asie. Le capital et la technologie de Diamond New Energy demeurent largement étrangers, ce qui pose la question du partage réel des bénéfices et des transferts de compétences. S’y ajoute la volatilité des cours : après un pic historique, le prix du lithium s’est effondré en 2025, fragilisant l’équation économique des raffineries à peine sorties de terre. Le pays connaît enfin la malédiction des annonces, où les mégaprojets inaugurés en fanfare survivent mal à l’électricité intermittente, à l’insécurité minière et aux lenteurs réglementaires.
Sur le terrain, les attentes sont immenses. Nasarawa, État agricole longtemps tenu à l’écart des grands flux d’investissement, voit dans le lithium une chance de rattrapage. Les mille emplois directs annoncés, s’ils se confirment, changeraient la donne pour une jeunesse rurale privée de débouchés. Mais l’exploitation du minerai nigérian reste minée par l’orpaillage informel, la contrebande transfrontalière et les conflits fonciers entre communautés et sociétés minières. Dans plusieurs États du Nord, l’extraction illégale alimente des réseaux criminels et parfois des groupes armés, si bien que la promesse d’un lithium propre et traçable se heurte à la réalité d’un secteur encore largement souterrain. Bâtir une filière suppose d’abord de reprendre le contrôle de la ressource elle-même.
Le pari nigérian s’inscrit dans un mouvement continental. De la Guinée qui a interdit l’exportation de son or brut au Mali qui vient de créer un office pour centraliser ses métaux précieux, de la République démocratique du Congo qui impose des quotas sur son cobalt au Zimbabwe qui a banni les concentrés de lithium non transformés, une même conviction gagne les capitales : la souveraineté passe par l’usine, pas par la mine. Ce nationalisme des ressources répond à une frustration ancienne, celle d’un continent qui fournit les métaux de la transition énergétique mondiale sans en récolter les dividendes industriels. Mais il bute partout sur les mêmes obstacles, le déficit de financement, la pénurie d’ingénieurs, la dépendance aux partenaires qui détiennent les brevets et, surtout, la difficulté à bâtir des chaînes complètes plutôt que des maillons isolés.
La dimension géopolitique n’est pas absente. En misant sur le raffinage, le Nigeria entre dans une compétition où la Chine contrôle l’essentiel de la transformation mondiale du lithium et où l’Occident cherche, à marche forcée, à diversifier ses approvisionnements. Abuja peut monnayer cette rivalité, en attirant à la fois des capitaux asiatiques et des partenariats occidentaux soucieux de sécuriser des métaux critiques hors de Chine. Encore faut-il que le cadre réglementaire, la fiscalité minière et la stabilité contractuelle inspirent confiance, là où les investisseurs gardent en mémoire les revirements de politique et les soubresauts du naira. Pour Abuja, la voie est étroite : afficher une rupture souverainiste crédible sans effaroucher les capitaux étrangers dont dépend son industrialisation.
En définitive, l’usine de Nasarawa n’est pas seulement un site de production ; elle est le test grandeur nature d’une stratégie que tout le continent observe. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérian, est celle de savoir si l’Afrique peut convertir sa rente minière en tissu industriel, ou si la transformation locale restera un slogan répété d’inauguration en inauguration. La réponse ne se lira pas dans les rubans coupés, mais dans la capacité du Nigeria à faire tourner durablement cette usine, à l’alimenter en courant, à former ses techniciens et à attirer, en aval, les fabricants de batteries que le continent attend encore. Le lithium de Nasarawa vaudra, au fond, ce que vaudra la patience d’un État longtemps grisé par la facilité pétrolière.















