
En dissolvant la SAZOF pour transférer ses actifs à l’API-ZF, Lomé engage la refonte la plus profonde de son cadre d’investissement depuis 1994. Derrière la fusion administrative et le nouveau code forestier adoptés le 26 août, le Togo joue son attractivité industrielle et la crédibilité de sa zone franche.
Par Tunde Adeyemi
Créée en 1994, la Société d’administration de la zone franche a bâti l’un des rares succès industriels que le Togo peut afficher sans réserve: près de cent quarante et une entreprises installées et environ dix-neuf mille emplois directs générés en trois décennies. C’est cet héritage que le conseil des ministres réuni le 26 août 2026 à Lomé, sous la présidence de Faure Gnassingbé, a choisi de solder. En prononçant la dissolution de la SAZOF et le transfert de l’intégralité de ses droits, biens, obligations et personnels vers l’Agence de promotion des investissements et de la zone franche, l’exécutif togolais parie qu’un guichet unique et renforcé attirera davantage de capitaux privés qu’un dispositif éclaté. L’enjeu dépasse la simple réorganisation administrative: il s’agit de savoir si un petit pays côtier de huit millions d’habitants peut encore vendre sa zone franche comme un avantage compétitif dans une Afrique de l’Ouest où la concurrence pour l’industrie s’est durcie.
Le mécanisme retenu s’appuie sur le code des investissements de 2019, qui prévoyait déjà l’absorption des missions de la SAZOF par l’API-ZF. Le conseil du 26 août lui donne enfin corps à travers trois décrets: l’un dissout formellement la société d’administration, les deux autres fixent les attributions, l’organisation et le fonctionnement de l’agence héritière. Désormais, l’API-ZF ne se contente plus d’agréer les entreprises; elle gère et met à disposition les zones industrielles, une compétence jusqu’ici dispersée entre plusieurs structures. Le texte introduit aussi des garde-fous de transparence dans l’octroi des agréments et des avantages fiscaux, un point sensible dans un secteur longtemps critiqué pour son opacité. La même séance a adopté un projet de loi portant code forestier, signe que Lomé entend articuler attractivité industrielle et gestion des ressources naturelles.
Pour le gouvernement, la manœuvre s’inscrit dans une trajectoire budgétaire contrainte. Essowè Georges Barcola, ministre de l’Économie et des Finances depuis octobre 2025, martèle depuis des mois la nécessité de mobiliser l’investissement privé pour desserrer l’étau de la dette publique. La feuille de route gouvernementale place le secteur privé au cœur de la croissance, et la réforme de la zone franche en constitue la pièce maîtresse. En fusionnant ses agences, l’État cherche à réduire les coûts de transaction pour l’investisseur, à raccourcir les délais d’agrément et à offrir un interlocuteur unique, du premier contact à l’implantation. La promesse est claire: faire du port de Lomé et de son arrière-pays industriel une plateforme d’exportation vers le marché régional et au-delà.
Sur le terrain, la réalité est plus nuancée. Les dix-neuf mille emplois revendiqués par l’ancienne zone franche restent modestes au regard d’une population active qui grossit chaque année de dizaines de milliers de jeunes. Les petites entreprises locales, souvent sous-traitantes des grandes unités exportatrices, redoutent que la refonte n’accentue une concentration déjà réelle au profit des investisseurs étrangers les mieux dotés. La transparence promise dans l’octroi des avantages fiscaux ne vaudra que si l’agence dispose des moyens humains de contrôler les engagements pris par les bénéficiaires. Entre l’ambition affichée d’un climat des affaires assaini et la pratique quotidienne des exonérations, l’écart peut vite se creuser.
Les intermédiaires de la filière, transitaires, prestataires logistiques et coopératives d’artisans gravitant autour de la zone, observent la réforme avec prudence. La disparition de la SAZOF, interlocuteur familier depuis trente ans, rebat des relations tissées de longue date. Certains y voient l’occasion d’un guichet plus lisible; d’autres craignent une centralisation qui éloignerait la décision du terrain. Le transfert des personnels de l’ancienne société vers l’API-ZF, prévu par les textes, devra se faire sans perte de mémoire institutionnelle, faute de quoi la promesse de continuité resterait lettre morte. La consolidation administrative comporte toujours ce risque: gagner en cohérence au prix d’une distance accrue avec les acteurs les plus fragiles.
La réforme se joue aussi dans un rapport de force régional. Le Togo n’est pas seul à courtiser les industriels: le Bénin voisin, le Ghana anglophone et la Côte d’Ivoire déploient chacun leurs propres régimes d’incitation. Dans cette compétition, la zone franche togolaise mise sur la profondeur de son port en eau profonde et sur son positionnement de corridor vers le Sahel enclavé. Mais l’asymétrie demeure: les grands groupes internationaux négocient leurs conditions d’implantation en position de force, tandis que l’État, pressé de rassurer les créanciers et de créer des emplois, dispose d’une marge étroite. La transparence inscrite dans les nouveaux décrets vise précisément à corriger cette asymétrie, en encadrant la discrétion administrative qui nourrissait les soupçons.
En définitive, la fusion de la SAZOF et de l’API-ZF n’est pas seulement un ajustement d’organigramme: elle cristallise le pari togolais d’une industrialisation par l’attractivité, dans un contexte de dette élevée et de concurrence régionale exacerbée. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas togolais, est celle de savoir si les zones franches ouest-africaines, conçues il y a trente ans comme des enclaves d’exception, peuvent encore tenir leurs promesses d’emplois et de valeur ajoutée sans se transformer en simples niches fiscales. Le Togo a tranché en faveur d’un guichet unique et transparent. Reste à prouver que la promesse tiendra face aux chiffres de l’emploi, seul juge de paix d’une réforme qui se veut refondatrice.















