Le dernier rapport de la CNUCED sur l’investissement mondial acte un retournement brutal des flux d’investissements directs étrangers au Sénégal en 2025. La fin des chantiers de Sangomar et de Grand Tortue Ahmeyim, conjuguée à la crise de la dette cachée, referme un cycle exceptionnel.

Par Tunde Adeyemi

Le chiffre a la sobriété d’un couperet. Dans son rapport sur l’investissement dans le monde publié à la fin de juillet 2026, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement constate une contraction brutale des investissements directs étrangers au Sénégal en 2025. Après plusieurs années de flux exceptionnellement élevés, le robinet s’est en partie refermé. Pour Dakar, dont la stratégie de développement misait sur l’attractivité du pays, le constat de la CNUCED tombe au plus mauvais moment, alors que le nouveau pouvoir cherche à financer ses promesses sans renier son discours de souveraineté économique.

Pour comprendre la chute, il faut mesurer le sommet. Entre 2020 et 2024, le Sénégal a attiré près de quinze milliards et demi de dollars d’investissements étrangers, soit une moyenne annuelle supérieure à trois milliards. Cette performance, remarquable pour une économie de sa taille, tenait d’abord aux grands chantiers des hydrocarbures. L’exploitation pétrolière de Sangomar et le projet gazier de Grand Tortue Ahmeyim, à la frontière avec la Mauritanie, ont mobilisé des dépenses colossales de construction, d’équipements et d’infrastructures. Ces montants gonflaient mécaniquement les statistiques d’investissement, sans que le reste de l’économie n’ait connu la même effervescence.

Or la phase la plus intensive en capital de ces projets touche à sa fin. Une fois les plateformes installées et la production lancée, les flux d’investissement liés à la construction refluent naturellement. Ce tassement était prévisible et, en soi, ne traduit pas un échec. Le problème est ailleurs. La décrue de 2025 ne se limite pas à la fin d’un chantier. Elle se double d’une crise de confiance qui frappe l’ensemble de la signature sénégalaise, au moment précis où le pays aurait eu besoin d’un relais d’investissement pour prendre le flambeau du pétrole et du gaz.

Cette crise a un nom. Depuis 2024, la révélation d’engagements de dette publique contractés entre 2019 et 2024 et non correctement déclarés a ébranlé la crédibilité de l’État. La perception du risque souverain s’est dégradée, le programme conclu avec le Fonds monétaire international a été suspendu, et Dakar a dû s’attacher les services de conseillers financiers pour clarifier l’ampleur de son endettement et envisager les options. Dans un tel climat, les investisseurs étrangers, qu’ils soient industriels ou financiers, adoptent la prudence. On ne s’engage pas sur le long terme dans un pays dont on ne connaît pas encore la véritable situation budgétaire.

Les conséquences dépassent la seule ligne comptable. Un recul des investissements étrangers, c’est moins de financements pour les infrastructures, moins de transferts de technologie, moins d’emplois créés dans le secteur formel, et une pression accrue sur la balance des paiements. Le pouvoir issu des urnes de 2024, qui a fait de la justice sociale et de la maîtrise des ressources nationales son cap, se retrouve devant une contradiction. Il lui faut à la fois rassurer des bailleurs et des marchés qu’il critique volontiers, et tenir un discours de rupture qui, mal calibré, peut alimenter la défiance qu’il cherche à dissiper.

Le contraste avec la conjoncture mondiale rend la situation plus amère encore. La CNUCED note que l’investissement international a globalement progressé en 2025, et que plusieurs économies africaines, dont l’Égypte, ont tiré leur épingle du jeu. Le repli sénégalais n’est donc pas la simple traduction d’une marée descendante générale. Il renvoie à des facteurs propres au pays, et c’est précisément ce qui doit inquiéter. Restaurer la confiance suppose de solder la question de la dette, de renouer un accord avec le Fonds monétaire et de donner aux investisseurs une visibilité budgétaire crédible, un chantier de plusieurs trimestres au moins.

L’ampleur du choc de confiance se mesure à l’aune des révélations. Les audits diligentés depuis 2024 ont mis au jour plusieurs milliards de dollars d’engagements contractés sans être inscrits dans les comptes publics, gonflant d’un coup le niveau réel de la dette et faussant les ratios sur lesquels investisseurs et bailleurs fondent leurs décisions. Pour démêler cet écheveau et préparer d’éventuelles discussions avec ses créanciers, Dakar a fait appel à des conseillers financiers de premier plan. Le signal envoyé aux marchés est ambivalent. Il témoigne d’une volonté de transparence, mais rappelle aussi que la sincérité budgétaire du pays avait été prise en défaut, ce qui ne se répare pas en un communiqué.

À plus long terme, la question dépasse la seule mécanique financière. Le Sénégal avait bâti son attractivité sur une promesse simple, celle d’un pays stable, ouvert et bientôt exportateur d’hydrocarbures. Cette promesse a nourri une décennie d’annonces et de flux. Aujourd’hui, la stabilité institutionnelle demeure, mais la crédibilité budgétaire s’est effritée, et la manne pétrolière et gazière, une fois les investissements de construction passés, ne suffit pas à elle seule à irriguer l’économie. Reconstituer un socle d’investissement suppose d’aller chercher d’autres secteurs, l’agro-industrie, le numérique, les services, le tourisme, capables d’attirer des capitaux sans dépendre d’un unique mégaprojet. C’est un travail de fond, plus lent et moins spectaculaire que la pose d’une plateforme au large des côtes.

En définitive, l’effondrement des flux d’investissement n’est pas seulement un indicateur technique. Il sanctionne la fin d’une illusion, celle d’un Sénégal porté par la seule manne des hydrocarbures, et met à nu la fragilité d’un modèle resté trop dépendant de quelques mégaprojets. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas sénégalais, est de savoir si le pays saura bâtir une attractivité hors pétrole, fondée sur la crédibilité de sa signature et la diversification de son économie, ou s’il demeurera l’otage d’une confiance qu’il peine, pour l’instant, à reconquérir.