Avec plus de 5 000 cas et plus de 2 500 morts recensés au 19 août, l’épidémie de virus Ebola qui frappe six provinces de la République démocratique du Congo est devenue la plus meurtrière de l’histoire du pays. L’Organisation mondiale de la santé redoute une propagation exponentielle.

Par Éliane Moukoko

Les chiffres disent l’ampleur de la crise. Au 19 août, l’épidémie de maladie à virus Ebola qui sévit en République démocratique du Congo totalisait plus de 5 000 cas confirmés et plus de 2 500 décès, soit un taux de létalité proche de 48 pour cent selon le décompte relayé par les autorités et les agences onusiennes. Déclarée à la mi-mai dans l’est du pays, la flambée s’est étendue à des dizaines de zones de santé réparties sur six provinces, couvrant désormais un territoire plus vaste que la France. C’est, de l’aveu même des responsables sanitaires, la plus grave épidémie d’Ebola jamais enregistrée en RDC, un pays qui en a pourtant connu seize précédentes depuis l’identification du virus, en 1976.

La souche en cause, dite Bundibugyo, complique la riposte. Moins documentée que la variante Zaïre, elle échappe en partie aux vaccins et traitements homologués les plus courants, conçus pour d’autres formes du virus. L’épidémie actuelle a surgi cinq mois seulement après la fin de la précédente, dans une région marquée par l’insécurité, les déplacements de population et la faiblesse chronique des infrastructures de santé. Le 18 août, l’Organisation mondiale de la santé a réuni son comité d’urgence et relevé à un niveau très élevé le risque de propagation nationale et internationale. Julien Harneis, coordinateur principal des Nations unies pour la riposte, a fait état d’un virus qui se répand plus vite que les moyens déployés pour le contenir.

Face à l’urgence, Kinshasa a activé son système national de gestion des incidents. Le ministre de la Santé, Roger Kamba, a appelé les partenaires à centraliser financements et données autour d’un principe affiché, « un plan, une équipe, un budget », afin d’améliorer la traçabilité des fonds et la coordination avec Africa CDC et l’OMS. L’agence onusienne, de son côté, a annoncé le renfort d’une centaine d’épidémiologistes supplémentaires sur le terrain. Des campagnes de vaccination ciblée et des dispositifs de dépistage ont été déployés dans les zones les plus touchées. Mais l’appareil de riposte, éprouvé par la répétition des crises, peine à suivre le rythme d’une contagion qui déborde les capacités logistiques et humaines mobilisables dans un pays immense et fragmenté. Le pays a pourtant acquis, au fil des épidémies successives, une expertise reconnue dans la traque du virus ; c’est l’échelle et la vitesse de la flambée actuelle, plus que le savoir-faire, qui font défaut.

Sur le terrain, la défiance des populations aggrave la situation. Dans des régions où l’État est peu présent et où circulent rumeurs et méfiance envers les équipes médicales, les malades tardent à se signaler, et les enterrements traditionnels, à haut risque de contamination, se poursuivent. Les soignants, en première ligne, paient un lourd tribut : le coordinateur onusien a dénoncé des attaques contre le personnel de santé, qualifiées d’inacceptables, qui désorganisent la riposte et découragent les vocations. Les communautés, déjà éprouvées par les conflits armés et l’insécurité alimentaire, vivent l’épidémie comme une menace supplémentaire, dans un contexte où la confiance dans les institutions est ténue. Chaque foyer non détecté devient un relais de transmission, et chaque semaine perdue élargit la carte de la maladie.

Au-delà du drame humain, la flambée révèle les fragilités structurelles du système sanitaire congolais et de son financement. La riposte dépend largement des partenaires extérieurs, dont les engagements peinent à égaler l’ampleur des besoins, alors que l’aide internationale se contracte à l’échelle mondiale. Les acteurs humanitaires alertent sur un sous-financement chronique, qui laisse les provinces les plus reculées sans moyens suffisants de dépistage, d’isolement et de prise en charge. La coordination entre l’État, les agences onusiennes, les organisations non gouvernementales et les bailleurs demeure complexe, et la dispersion des financements nuit à l’efficacité. La souche Bundibugyo, contre laquelle les outils disponibles sont moins éprouvés, ajoute une incertitude scientifique à une équation déjà logistique et financière. Faute d’un vaccin pleinement adapté, la riposte repose davantage sur les mesures classiques de dépistage, d’isolement et de suivi des contacts, plus exigeantes en personnel et en temps, et plus vulnérables aux ruptures de confiance.

L’épidémie porte aussi une dimension régionale. Une propagation transfrontalière, dans une zone proche de plusieurs voisins et traversée de flux de population, ferait de la crise congolaise un problème continental, comme l’a rappelé l’OMS en relevant son niveau d’alerte. La sécurisation des zones d’intervention dépend d’un environnement instable, où des groupes armés compliquent l’accès des équipes médicales. La riposte se joue ainsi à la croisée de la santé publique, de la sécurité et de la diplomatie sanitaire, chaque acteur devant composer avec les autres. Pour la RDC, l’enjeu est autant de contenir le virus que de préserver une coopération internationale sans laquelle ses propres moyens seraient vite débordés, dans un moment où les priorités des bailleurs se déplacent ailleurs.

En définitive, la course engagée entre le virus et la riposte dépasse le seul enjeu épidémiologique. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de la résilience de systèmes de santé qui affrontent des crises à répétition sans jamais disposer des moyens de les prévenir. Tant que le dépistage, la confiance des populations et un financement stable feront défaut, chaque nouvelle flambée risquera de prendre de vitesse les dispositifs déployés dans l’urgence. La RDC, terre du virus identifié voici près d’un demi-siècle, se retrouve une fois de plus en première ligne. L’issue de cette épidémie dira beaucoup de la capacité collective à transformer la gestion de crise en préparation durable.