En Conseil des ministres, le 21 août, Bamako a renouvelé plusieurs permis de recherche d’or et de lithium et lancé son Plan d’action 2027-2031. Derrière l’affichage d’une souveraineté minière reprise en main par l’État demeure la question de sa capacité à transformer localement et à financer ses ambitions.

Par Tunde Adeyemi

Le lithium malien, longtemps resté une promesse géologique, s’est invité au cœur de l’agenda gouvernemental. Réuni le 21 août à Koulouba sous la présidence du général Assimi Goïta, chef de l’État de la transition, le Conseil des ministres a adopté une série de textes miniers : renouvellement, pour la deuxième fois, de permis de recherche d’or, de lithium et de substances associées détenus par les sociétés Intermin Lithium et Tropical Gold du Mali, et lancement d’un Plan d’action 2027-2031. Pour un pays qui tire l’essentiel de ses recettes d’exportation de l’or, ces décisions traduisent une ambition assumée : faire des ressources du sous-sol le levier d’une souveraineté économique reconquise, dans un contexte de rupture avec ses partenaires traditionnels.

La démarche s’inscrit dans le prolongement du code minier adopté en 2023, qui a considérablement accru la part de l’État dans les projets. Le nouveau cadre permet à Bamako de détenir, directement ou via des intérêts locaux, une participation nettement plus élevée qu’auparavant, et durcit la fiscalité applicable aux compagnies. Les autorités ont parallèlement créé une société d’État chargée de la recherche et de l’exploitation, et engagé un audit du secteur pour récupérer des arriérés fiscaux auprès des grands opérateurs. Le renouvellement des permis de recherche, étape technique en apparence, s’insère dans cette logique de reprise en main : l’État entend garder la main sur l’octroi, le suivi et la valorisation des gisements, plutôt que de laisser le rythme aux seuls opérateurs privés. Le message adressé aux compagnies est sans ambiguïté : la ressource appartient à la nation, et sa mise en valeur doit désormais se négocier aux conditions de l’État, non plus à celles du marché.

L’entrée du lithium dans l’équation change la donne. Le Mali a vu démarrer, ces dernières années, l’exploitation de gisements de classe mondiale, à Goulamina notamment, qui le placent parmi les nouveaux fournisseurs africains du minerai clé de la transition énergétique. Le gouvernement veut capter davantage de valeur, en poussant à une transformation locale, au moins partielle, plutôt qu’à l’exportation de concentrés bruts. Le Plan d’action 2027-2031 est présenté comme la feuille de route de cette montée en gamme, articulant diversification au-delà de l’or, contenu local et infrastructures. En affichant une vision de long terme, la junte cherche à convertir le discours souverainiste en trajectoire industrielle crédible, susceptible d’attirer des investisseurs sur ses propres termes.

Sur le terrain, l’écart entre l’ambition et la réalité reste considérable. La transformation locale suppose de l’énergie, des routes et une main-d’œuvre qualifiée, autant de facteurs limités dans un pays enclavé et frappé par l’insécurité. Les régions minières du sud et de l’ouest, où se concentrent l’or et le lithium, ne sont pas épargnées par les tensions, et l’approvisionnement en carburant y demeure fragile. Les orpailleurs artisanaux, qui font vivre des centaines de milliers de personnes, opèrent souvent en marge du cadre légal et voient d’un œil méfiant l’étatisation croissante du secteur. Pour les communautés locales, la promesse d’une souveraineté minière ne se traduit pas encore en emplois formels ni en retombées visibles, entretenant un décalage entre le récit officiel et le quotidien.

Pour les compagnies, l’équation se complique. La hausse de la part de l’État et le durcissement fiscal renchérissent des projets déjà exposés à la volatilité des cours et aux surcoûts sécuritaires. Certains opérateurs, notamment ceux du lithium, doivent composer avec des exigences accrues de transformation et de participation publique, quand le financement international se raréfie pour un pays sous régime militaire et partiellement coupé de ses bailleurs occidentaux. Le risque est celui d’un effet de ciseaux : en cherchant à capter plus de valeur, l’État pourrait décourager les investissements dont il a besoin pour l’extraire. Les majors historiques, échaudées par les redressements fiscaux, réévaluent leur présence, tandis que de nouveaux entrants, souvent chinois ou régionaux, se positionnent sur les gisements laissés vacants. Cette recomposition du tour de table pourrait modifier durablement l’équilibre du secteur, en substituant à des partenaires occidentaux des acteurs moins regardants sur les normes mais plus enclins à composer avec les exigences politiques de Bamako.

Cette stratégie minière est indissociable du repositionnement géopolitique du Mali. Depuis sa rupture avec la France et son rapprochement avec la Russie, Bamako revendique une pleine maîtrise de ses ressources comme attribut de souveraineté, au sein de l’Alliance des États du Sahel formée avec le Burkina Faso et le Niger. Les trois voisins affichent des ambitions convergentes de contrôle sur l’or, l’uranium et les hydrocarbures, et travaillent à des mécanismes communs. Mais la souveraineté proclamée se heurte à une dépendance persistante : aux marchés mondiaux pour écouler les minerais, aux capitaux étrangers pour les financer, aux importateurs pour l’énergie et les équipements. Le pari malien consiste à renverser ce rapport, sans disposer encore des moyens industriels et financiers de son autonomie affichée.

En définitive, le renouvellement de quelques permis n’est pas un simple acte administratif ; il condense la doctrine économique de la transition malienne. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas de Bamako, est celle de savoir si un État peut décréter sa souveraineté sur les ressources sans en bâtir d’abord les conditions matérielles : l’énergie, la sécurité, les compétences et le capital. Le lithium et l’or offrent au Mali une occasion historique de peser dans les chaînes de valeur de la transition énergétique. Encore faudra-t-il que la volonté politique ne se substitue pas à l’investissement patient qu’exige toute industrialisation. Le Plan 2027-2031 dira si l’ambition relève de la stratégie ou de l’incantation.