Le ministère de l’Intérieur a dévoilé le calendrier des élections législatives marocaines, fixées au 23 septembre 2026, avec un dépôt des candidatures du 31 août au 9 septembre. À quelques semaines du vote, la campagne s’ouvre sur fond de contestation sociale portée par une jeunesse désabusée.

Par Karim Benyahia

Rabat a désormais une date. Le ministère de l’Intérieur a officialisé la tenue des élections législatives le mercredi 23 septembre 2026, ouvrant le compte à rebours d’un scrutin présenté comme capital pour le royaume. Le calendrier, dévoilé à l’issue du Conseil de gouvernement, prévoit le dépôt des candidatures du 31 août au 9 septembre, sur une plateforme électronique et dans les préfectures, puis une campagne officielle du 10 au 22 septembre, veille du vote. Derrière la mécanique électorale, c’est le bilan de la majorité sortante, conduite par le chef du gouvernement Aziz Akhannouch et son Rassemblement national des indépendants, qui sera soumis au verdict des urnes. Le rendez-vous intervient dans un climat social inédit depuis une décennie. Il se tiendra dans un pays où la contestation de la jeunesse a rebattu les cartes du débat public.

Le contexte a changé de nature depuis 2021. Élu sur la promesse d’un État social, d’un million d’emplois et d’une généralisation de la protection sociale, l’exécutif Akhannouch aborde l’échéance nettement affaibli. Le chef du gouvernement a lui-même annoncé qu’il ne briguerait pas de nouveau mandat de député et ne conduirait pas la prochaine équipe gouvernementale, une décision qui a pris de court son propre camp et ouvert une bataille de succession. Le scrutin se jouera donc autant sur un bilan que sur cette succession inattendue, dans un paysage où plusieurs formations, de l’Istiqlal au Parti authenticité et modernité en passant par les islamistes du PJD, comptent capitaliser sur le mécontentement social. Aucune n’apparaît pourtant en position d’incarner seule une alternative claire.

Pour encadrer le vote, les autorités ont soigné la logistique. Dépôt dématérialisé des candidatures, découpage des circonscriptions, révision des listes électorales : l’administration met en avant la modernisation et la transparence du processus. Le pouvoir insiste sur la continuité institutionnelle, sous l’autorité du roi Mohammed VI, garant de la stabilité et arbitre du jeu partisan. Officiellement, il s’agit de démontrer la maturité démocratique du royaume et sa capacité à organiser une alternance ordonnée, à l’écart des soubresauts qui ont secoué d’autres pays de la région ces dernières années. Le soin apporté au calendrier vise aussi à rassurer les investisseurs et les partenaires étrangers, sensibles à l’image d’un Maroc stable dans un environnement régional troublé. Reste que la perfection procédurale ne dit rien de la participation attendue, principale inconnue de ce rendez-vous.

Mais la rue a rappelé, ces derniers mois, que les urnes ne sont pas le seul thermomètre. Née sur les réseaux sociaux et coordonnée sur des espaces numériques devenus une sorte de parlement parallèle, une contestation portée par la génération des quinze-vingt-huit ans a dénoncé un Maroc à deux vitesses. Chômage des diplômés, écoles et hôpitaux publics dégradés, sentiment d’un pouvoir technocratique et lointain : les griefs sociaux nourrissent une défiance qui déborde les partis traditionnels. Pour beaucoup de jeunes, l’enjeu n’est pas de choisir un vainqueur, mais de savoir si le vote peut encore changer quelque chose à leur quotidien. Cette fracture entre une jeunesse connectée et une offre politique perçue comme vieillissante constitue le véritable arrière-plan du scrutin.

Les partis, eux, avancent en ordre dispersé. Le RNI, longtemps dominateur, doit défendre un bilan économique contesté, alors que les chiffres de l’emploi restent en deçà des promesses, avec des créations nettes jugées insuffisantes pour absorber l’arrivée massive de jeunes sur le marché du travail. Les formations d’opposition dénoncent une politique jugée favorable aux grands intérêts et à la notabilité, au détriment du débat programmatique et des projets de société. Plusieurs observateurs s’inquiètent d’un scrutin où la cooptation des élites et le poids du capital électoral l’emporteraient sur les idées, alimentant l’abstention d’un électorat lassé et méfiant. La faiblesse des programmes, au profit des logiques de personnes, risque de creuser encore le fossé avec les citoyens. Dans plusieurs régions, des candidatures se négocient déjà davantage sur des équilibres locaux que sur des engagements chiffrés.

L’enjeu dépasse la seule arithmétique parlementaire. En choisissant de renouveler ses institutions dans un climat social tendu, le Maroc cherche à conjurer le scénario d’une jeunesse qui se détournerait durablement des urnes au profit de la seule contestation. La monarchie, qui conserve les leviers essentiels du pouvoir, joue une part de sa légitimité sur la crédibilité du processus et sur sa capacité à répondre aux attentes sociales. Pour le camp au pouvoir, la voie est étroite : mobiliser un socle électoral fidèle sans nourrir le sentiment d’un vote joué d’avance, au risque d’aggraver la fracture entre la société qui vote et celle qui manifeste dans la rue. La participation, plus que le résultat lui-même, sera scrutée comme un indicateur de confiance.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul rendez-vous du 23 septembre, est celle de savoir si l’élection suffira à réconcilier les Marocains avec leurs institutions. Un scrutin techniquement irréprochable ne vaut que par la confiance qu’il inspire et par les politiques concrètes qu’il rend possibles au lendemain du vote. En définitive, le vote marocain n’est pas seulement un exercice de comptage des voix ; il mesure la capacité d’un système à intégrer, plutôt qu’à contenir, une génération qui a appris à se faire entendre sans passer par les partis ni par les urnes. C’est à cette aune, plus qu’au seul taux de participation, que se jugera la réussite d’un rendez-vous appelé à peser bien au-delà de septembre.