L’assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies

Le 20 août 2026, la représentante de l’ONU Hanna Tetteh a de nouveau alerté le Conseil de sécurité : la Libye demeure à un carrefour critique, ses institutions divisées et ses élections toujours ajournées. La feuille de route onusienne, rejetée dès le lendemain à Benghazi, peine à convaincre un pays fragmenté.

Par Karim Benyahia

New York, 20 août 2026. Devant le Conseil de sécurité, la cheffe de la Mission d’appui des Nations unies en Libye, Hanna Tetteh, a livré un constat sans détour : quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye se tient à un carrefour critique, sur les plans politique, économique et sécuritaire. Ses institutions restent divisées entre l’Ouest et l’Est, aucune élection nationale n’a pu se tenir depuis des années, et les services publics se dégradent au fil des mois. Le même jour se réunissait à Tunis, sous l’égide de l’ONU, la huitième session du comité restreint dit format 4+4, censé débloquer un processus enlisé. La concomitance des deux rendez-vous résume le paradoxe libyen : jamais autant de réunions, jamais aussi peu de résultats.

Le format 4+4, mis en place par la mission onusienne, rassemble des représentants des principales composantes politiques et institutionnelles libyennes, autour d’un objectif unique : s’accorder sur les règles d’un scrutin national. Depuis l’échec des élections prévues fin 2021, chaque tentative bute sur les mêmes désaccords, à commencer par la base constitutionnelle et l’ordre de priorité entre présidentielle et législatives. La feuille de route présentée par Hanna Tetteh propose une transition de douze à dix-huit mois, la formation d’un gouvernement unifié et une marche graduée vers les urnes. Sur le papier, la méthode se veut inclusive, séquencée et adossée à un calendrier réaliste. Dans les faits, elle se heurte à la méfiance d’acteurs qui ont appris à survivre grâce au blocage plutôt qu’à le résoudre. Beaucoup y ont bâti des positions qu’un scrutin transparent viendrait directement menacer, ce qui explique la lenteur calculée des pourparlers.

Les Nations unies misent sur la lassitude générale pour imposer un compromis. La mission multiplie les réunions à Genève, Tunis et Tripoli, tente d’arrimer les acteurs civils et militaires, et sollicite le soutien des puissances régionales et occidentales. Hanna Tetteh a insisté sur l’urgence de restaurer des services de base, citant les coupures d’électricité à répétition qui nourrissent la colère populaire et paralysent l’économie. Le message onusien est clair : la division institutionnelle affaiblit les infrastructures nationales et aggrave le quotidien des Libyens. Faute d’accord, la mission redoute un pourrissement durable, avec le risque d’un retour de la violence armée sur un territoire déjà surarmé et fragmenté en milices. L’ONU joue là une part de sa crédibilité, après des années de médiations infructueuses.

Sur le terrain, l’enlisement se paie au prix fort. Malgré des recettes pétrolières abondantes, le pays le plus doté en hydrocarbures d’Afrique laisse ses habitants composer avec des coupures de courant, une administration éclatée et une monnaie fragilisée. Les Libyens ordinaires, qui espéraient un dividende de la relative accalmie sécuritaire, constatent que la rente ne se traduit ni en électricité fiable, ni en emplois stables, ni en services publics dignes de ce nom. Cette désillusion alimente une défiance croissante envers l’ensemble de la classe dirigeante, perçue comme accrochée à ses positions et sourde aux aspirations d’une population lasse de quinze années de transition permanente. La jeunesse, en particulier, ne connaît que l’instabilité comme horizon politique. Faute de perspective, l’émigration demeure, pour nombre de jeunes Libyens, la seule issue réellement envisagée.

Entre les Nations unies et les citoyens, les factions politiques jouent leur propre partition. Dès le lendemain du briefing, réunie à Benghazi, une coalition de partis se réclamant de la patrie a rejeté la feuille de route onusienne, dénonçant l’absence de calendrier précis et de garanties concrètes. Le gouvernement d’unité nationale de Tripoli, dirigé par Abdelhamid Dbeibah, et les autorités rivales de l’Est, adossées au maréchal Khalifa Haftar et à la Chambre des représentants, se renvoient la responsabilité du blocage. Chacun redoute qu’un scrutin ne consacre la victoire du camp adverse, et préfère souvent le statu quo, générateur de rentes et de positions, à un pari électoral incertain. Les institutions parallèles se sont installées dans la durée, avec leurs budgets, leurs armées et leurs réseaux.

La crise libyenne n’est jamais purement libyenne. Le pays reste un champ d’influences croisées, où se côtoient intérêts turcs, égyptiens, russes, émiratis et européens, tous attentifs au pétrole, aux routes migratoires et au positionnement stratégique en Méditerranée. Les récents rapprochements énergétiques, de l’oléoduc envisagé vers l’Égypte aux appels d’offres offshore partagés avec la Tunisie, montrent que les voisins traitent déjà avec les deux camps sans attendre l’unification. Pour l’ONU, la voie est étroite : imposer un calendrier sans heurter des parrains étrangers qui ont, chacun, intérêt à conserver leur relais local et leur part de la rente. Toute avancée diplomatique doit composer avec ces agendas concurrents, qui font et défont les équilibres au gré de leurs propres priorités.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul énième round de négociations, est celle de savoir si la communauté internationale dispose encore des moyens de sa feuille de route. À force d’alertes réitérées sur un carrefour critique, le risque est que le mot perde son tranchant et que l’exception libyenne, faite de transitions sans fin, devienne la norme acceptée par tous. En définitive, le format 4+4 ne vaudra que par la volonté des Libyens et de leurs parrains de préférer l’urne à la rente, et le compromis à la conservation des positions. Faute de quoi, la prochaine session ne sera qu’une répétition, un peu plus lasse, de la précédente, et une alerte de trop.