Le syndicat des mineurs réclame le déblocage de plus de 380 millions de cedis de fonds de prévoyance appartenant à 19 000 travailleurs, gelés depuis le nettoyage bancaire de 2017. Une créance sociale devenue test de crédibilité pour la banque centrale du gouverneur Johnson Asiama et l’État de John Mahama.

Par Kwame Mensah

Derrière un chiffre, 380 millions de cedis, soit environ 34 millions de dollars, se cache la mémoire douloureuse de la plus vaste purge financière de l’histoire du Ghana. Le 21 août, le syndicat des travailleurs des mines, le Ghana Mine Workers’ Union, a saisi la Bank of Ghana pour exiger le déblocage de fonds de prévoyance, d’épargne sociale et d’indemnités de départ appartenant à plus de 19 000 de ses membres. Ces sommes sont immobilisées depuis le grand nettoyage du secteur financier lancé en 2017 et achevé en 2019. À l’heure où Accra célèbre le redressement du cedi et la remontée de ses réserves, cette réclamation rappelle que l’assainissement bancaire a laissé derrière lui des créanciers oubliés.

Le nettoyage bancaire ghanéen fut d’une ampleur inédite. Entre 2017 et 2019, la banque centrale a révoqué les licences de plusieurs banques, de centaines d’institutions de microfinance et de dizaines de sociétés de gestion de fonds jugées insolvables ou mal gérées. L’opération, chiffrée à plusieurs dizaines de milliards de cedis, visait à assainir un système miné par les créances douteuses et les pratiques opaques. Mais elle a aussi gelé l’épargne de millions de déposants, dont les fonds de pension d’entreprises et de syndicats placés auprès des gestionnaires d’actifs liquidés. Les autorités avaient promis une indemnisation échelonnée des déposants, en numéraire et en obligations d’État, et une bonne partie des petits comptes a effectivement été remboursée. Mais les créances logées dans les fonds de pension et les produits de gestion collective ont suivi un traitement plus lent et plus opaque. Plusieurs années plus tard, une partie de ces avoirs n’a toujours pas été restituée, alimentant un contentieux social qui ressurgit périodiquement.

Depuis son entrée en fonction en février 2025, le gouverneur Johnson Asiama a fait de la stabilité monétaire sa priorité. La Bank of Ghana a soutenu le cedi par des interventions sur le change et adossé une partie de sa politique à la valorisation de l’or national, via les mécanismes de rachat mis en place par l’État. Le gouvernement de John Mahama, revenu au pouvoir début 2025, met en avant la discipline budgétaire et le retour de la confiance des marchés. Mais aucune réponse claire n’a encore été apportée à la question des fonds gelés. La banque centrale renvoie généralement au processus de liquidation piloté par un administrateur officiel, un circuit lent et technique, mal compris des épargnants qui attendent leur dû. Pour les autorités monétaires, la priorité affichée demeure d’éviter que la restitution de créances anciennes ne compromette l’équilibre budgétaire retrouvé, dans un pays qui a renoué depuis peu avec la confiance des bailleurs internationaux.

Pour les mineurs concernés, l’attente a un coût tangible. Nombre d’entre eux ont pris leur retraite ou perdu leur emploi lors des restructurations qui ont frappé le secteur, et comptaient sur ces indemnités pour amortir la transition. Certains ont vu les cotisations d’une vie professionnelle entière immobilisées sans perspective claire de recouvrement. Le syndicat souligne que ses membres, souvent installés dans des régions minières où l’emploi formel se raréfie, subissent une double peine : la précarité de leur activité et la confiscation de fait de leur épargne. Dans un pays où l’inflation a longtemps rogné le pouvoir d’achat, la valeur réelle de ces avoirs, même restitués aujourd’hui, s’est érodée au fil des années d’attente. Le syndicat plaide pour un calendrier de paiement clair et un intérêt compensant l’immobilisation, faute de quoi le remboursement, à supposer qu’il intervienne, ne rendrait qu’une fraction de la valeur initiale.

Le contentieux met aussi en lumière les zones grises de l’architecture financière ghanéenne. Les fonds de pension privés, souvent confiés à des sociétés de gestion aujourd’hui disparues, se retrouvent pris dans les limbes de la liquidation. Les syndicats, gestionnaires de fait de l’épargne de leurs adhérents, se muent en créanciers face à l’État, sans toujours disposer des leviers juridiques pour accélérer les remboursements. Les autorités, elles, doivent arbitrer entre la crédibilité de l’assainissement, qui supposait de solder les institutions défaillantes, et le devoir de protéger les déposants de bonne foi. Cet arbitrage, jamais tout à fait tranché, nourrit un sentiment d’injustice qui déborde le seul secteur minier.

Pour la Bank of Ghana, la voie est étroite : céder à chaque réclamation catégorielle reviendrait à rouvrir un dossier dont le coût budgétaire fut déjà considérable et à fragiliser la trajectoire de redressement saluée par les bailleurs. Mais ignorer la détresse de milliers de travailleurs organisés expose l’institution à une contestation croissante, dans un climat social déjà tendu par les débats sur le coût de la vie. Le calendrier n’est pas neutre : le gouvernement Mahama a bâti son retour sur la promesse de réparer les torts de la gestion précédente, et se trouve rattrapé par les créanciers de la purge. La question des fonds gelés devient ainsi un marqueur de sa capacité à conjuguer rigueur macroéconomique et justice sociale.

En définitive, le contentieux des fonds de prévoyance n’est pas qu’une affaire comptable. Il pose la question, valable bien au-delà du Ghana, du prix social des assainissements bancaires menés au nom de la stabilité. Nettoyer un système financier malade était nécessaire ; le faire sans mécanisme rapide et lisible d’indemnisation des petits épargnants en a reporté la facture sur les plus vulnérables. Pour Accra, restaurer la confiance dans la monnaie et dans les banques passera aussi par la manière dont elle soldera les dettes héritées de la crise. Tant que 19 000 mineurs attendront leur épargne, la réussite affichée du redressement gardera une part d’inachevé.