
Le 28 juillet, des manifestants ont envahi le complexe gazier de Mellitah, coentreprise de la compagnie nationale libyenne et de l’italien Eni, forçant l’arrêt du champ pétrolier d’El Feel. Derrière l’incident, une crise électrique chronique qui nourrit la colère contre le gouvernement d’union nationale d’Abdelhamid Dbeibah.
Par Karim Benyahia
Tripoli, 28 juillet 2026. Avant l’aube, des manifestants ont pris d’assaut le complexe gazier et pétrolier de Mellitah, sur la côte occidentale de la Libye, coentreprise entre la National Oil Corporation et le groupe italien Eni. En fermant les vannes, ils ont contraint la compagnie nationale à suspendre totalement le champ d’El Feel, d’une capacité de 80 000 à 90 000 barils par jour, à réduire la production de Wafa et à perturber la plateforme offshore de Sabratha. Leur revendication n’avait pourtant rien de pétrolier : ils réclamaient la fin des coupures d’électricité qui accablent l’ouest du pays en pleine canicule. La cible était paradoxale, puisque c’est précisément le gaz de Mellitah qui fait tourner une partie des centrales du pays.
L’incident dit tout du cercle vicieux libyen. Le complexe de Mellitah alimente en gaz plusieurs centrales électriques ; en le bloquant, les manifestants ont aggravé la panne même qu’ils dénonçaient. Le pays a frôlé le black-out généralisé avant que les forces de sécurité ne reprennent le site dans la matinée et que les livraisons de gaz ne recommencent, permettant au réseau de se rétablir peu à peu. La production a redémarré sur les trois sites en quelques heures, selon le gouvernement de Tripoli. La compagnie générale d’électricité, chargée de la distribution, impose de longue date des délestages tournants faute de capacité suffisante, et chaque interruption de gaz se traduit mécaniquement par de nouvelles coupures. Mais la brièveté de l’épisode ne doit pas masquer sa portée : dans une Libye assise sur les premières réserves pétrolières d’Afrique, estimées à quelque quarante-huit milliards de barils, la lumière s’éteint.
Le gouvernement d’union nationale d’Abdelhamid Dbeibah, installé à Tripoli depuis 2021 et censé n’être que transitoire, a réagi en communiquant sur le rétablissement rapide de l’approvisionnement. La contestation ne s’est pourtant pas limitée à Mellitah : des rassemblements ont éclaté à Tripoli, Zaouïa et Misrata, où des manifestants ont ouvertement réclamé la démission de l’exécutif. La compagnie nationale, présidée par Masoud Suleman, se retrouve une fois de plus prise en étau entre ses impératifs de production et une rue qui a compris que le robinet des hydrocarbures était le levier le plus sûr pour se faire entendre d’un pouvoir jugé sourd.
Pour les habitants de l’ouest libyen, les coupures ne sont pas un aléa mais un quotidien. Sous des températures qui dépassent les quarante degrés, l’électricité manque plusieurs heures par jour, faute d’un parc de production entretenu et d’un réseau modernisé. Quatorze ans après la chute de Mouammar Kadhafi, le pays n’a jamais reconstruit un système énergétique cohérent : les fermetures de champs à répétition, pour des motifs tantôt techniques, tantôt politiques, ont découragé l’investissement et laissé les infrastructures se dégrader. La demande estivale, gonflée par la climatisation, dépasse largement l’offre disponible, et l’écart se creuse d’une année sur l’autre. La rente, abondante sur le papier, ne se transforme pas en services pour la population.
Car la Libye vit une contradiction structurelle. Ses hydrocarbures fournissent l’essentiel de ses recettes publiques, mais leur contrôle reste disputé entre l’ouest, où siège le gouvernement Dbeibah, et l’est, sous l’influence du clan Haftar. Le pétrole y est moins une ressource qu’une arme : couper une vanne, occuper un terminal ou paralyser une centrale sont devenus des moyens de pression aussi bien pour des groupes armés que pour de simples citoyens excédés. Les efforts d’unification engagés en 2026, avec l’adoption d’un budget commun et l’esquisse d’un gouvernement unifié, butent sur cette réalité : tant que la manne n’est pas partagée de façon transparente, chaque acteur conserve la tentation de la prendre en otage. Le partage des revenus pétroliers, longtemps concentrés à la Banque centrale de Tripoli, demeure au cœur des rivalités entre institutions parallèles.
L’épisode de Mellitah illustre aussi la fragilité d’un pays devenu l’objet de convoitises extérieures. Eni y opère aux côtés de la compagnie nationale, tandis que d’autres majors, de TotalEnergies à ConocoPhillips, ont récemment renouvelé leurs engagements dans un secteur jugé prometteur malgré l’instabilité. Les puissances régionales et internationales, qui soutiennent tour à tour l’un ou l’autre camp, ont intérêt à la régularité des exportations, mais rarement à une répartition équitable de leurs fruits. Rome, qui voit dans la Libye à la fois un fournisseur d’énergie et un verrou migratoire, surveille de près la sécurité de ses installations. La population, elle, se retrouve spectatrice d’une rente qui enrichit des élites rivales et des partenaires étrangers, sans éclairer ses foyers.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul incident de Mellitah, est celle de savoir combien de temps un État peut demeurer riche de son sous-sol et pauvre de ses services sans que la colère ne déborde. La coupure générale a été évitée de justesse dans la matinée ; la crise politique qui la sous-tend, elle, n’a pas de disjoncteur et ne se répare pas en quelques heures. Pour le gouvernement de Tripoli, la voie est étroite : rétablir le courant sans partager le pouvoir revient à repousser l’échéance, non à la conjurer. En définitive, la panne libyenne n’est pas un accident technique ; elle est le symptôme d’un ordre politique fragmenté où la première réserve pétrolière d’Afrique n’arrive toujours pas à garantir à ses citoyens la chose la plus élémentaire, la lumière.














