Depuis la fin juin, l’Extrême-Nord camerounais compte près de six cents cas de choléra et dix-neuf morts. Derrière l’épidémie, la faillite de l’accès à l’eau potable et un système de santé exsangue transforment une maladie parfaitement évitable en révélateur cruel d’un État qui recule là où les besoins explosent.

Par Éliane Moukoko

À Maroua, ce vendredi 24 juillet 2026, le ministre de la Santé publique Malachie Manaouda a réuni les responsables sanitaires de l’Extrême-Nord autour d’un bilan qui ne cesse de s’alourdir. Depuis la fin du mois de juin, la région la plus densément peuplée et l’une des plus pauvres du Cameroun a enregistré près de cinq cent quatre-vingt-cinq cas de choléra et dix-neuf décès, selon les chiffres communiqués par les autorités régionales. Sept des trente-sept districts sanitaires sont désormais touchés. La maladie, longtemps cantonnée aux localités frontalières de Mada et de Makary, gagne du terrain vers Kousseri, Kolofata, Fotokol et jusqu’aux abords de Maroua. Derrière la statistique resurgit une équation ancienne : le choléra n’est jamais une fatalité climatique, il est toujours le symptôme d’un État absent là où l’eau potable manque.

Le vibrion cholérique se transmet par l’eau et les aliments souillés, et la région paie ici le prix d’un sous-équipement chronique. Dans un espace marqué par la proximité du lac Tchad, l’afflux de déplacés fuyant les violences de Boko Haram et une saison des pluies qui gonfle les mares stagnantes, la moindre défaillance d’assainissement se paie en vies humaines. Le profil des victimes est éloquent : l’âge médian des malades tourne autour de neuf ans, et près de six patients sur dix se présentent avec une forme grave, signe d’une prise en charge trop tardive. La gratuité des soins a été décrétée dans les zones affectées, mais elle ne compense pas l’éloignement des centres de traitement ni la pénurie de solutions de réhydratation.

Le gouvernement met en avant sa riposte. Depuis le début du mois de juillet, Yaoundé a renforcé la surveillance épidémiologique, déployé des équipes mobiles et appelé les maires à prendre le leadership de la mobilisation communautaire. Le pays s’appuie sur un Plan national de lutte contre le choléra, validé avec l’appui de l’Organisation mondiale de la santé, dont l’ambition affichée est l’élimination de la maladie à l’horizon 2030. Sur le papier, l’architecture existe. Dans les faits, la courbe des cas, passée d’environ trois cent trente au 9 juillet à près de six cents à la fin du mois, raconte une riposte qui court derrière l’épidémie plutôt qu’elle ne la devance.

Sur le terrain, ce sont les populations les plus fragiles qui absorbent le choc. Dans les campements de déplacés et les quartiers périphériques de Kousseri, l’eau se puise encore dans des sources non protégées, et les latrines demeurent l’exception. Les familles, souvent sans revenu stable, hésitent à conduire un enfant au centre de santé tant que la déshydratation ne devient pas alarmante, ce qui alourdit la létalité. La saison des pluies complique l’acheminement des intrants médicaux sur des pistes coupées, et les agents communautaires, mal indemnisés, peinent à maintenir un porte-à-porte de sensibilisation efficace. L’écart entre le discours de la gratuité et la réalité de l’accès aux soins nourrit une défiance qui, elle-même, retarde les recours.

Le fardeau pèse d’abord sur les femmes et les enfants. Ce sont elles qui parcourent les distances pour puiser l’eau, elles qui veillent les malades, elles qui improvisent une réhydratation lorsque le centre de santé est trop éloigné. Les enfants, dont l’organisme cède plus vite à la déshydratation, forment le gros des victimes graves, et chaque décès infantile résonne comme un procès silencieux fait à la puissance publique. Dans les marchés de Kousseri, l’eau vendue au bidon par des porteurs informels est devenue une denrée spéculative, plus chère à mesure que la peur monte, ce qui exclut un peu plus les foyers les plus démunis du seul geste qui pourrait les protéger.

Cette défaillance dépasse le seul secteur de la santé. Elle interroge la chaîne des acteurs censés garantir l’eau et l’hygiène : collectivités locales privées de moyens, services d’hydraulique villageoise à l’abandon, partenaires humanitaires dont les financements se contractent au rythme du reflux de l’aide internationale. Le choléra à l’Extrême-Nord n’est pas un accident isolé ; il est récurrent, presque saisonnier, et cette répétition même trahit l’absence d’investissement structurel dans les forages, les réseaux d’adduction et l’assainissement. Chaque flambée mobilise l’urgence, puis retombe dans l’oubli une fois la courbe redescendue, sans que rien ne soit réglé en amont.

La dimension régionale ajoute une contrainte supplémentaire. L’Extrême-Nord partage avec le Nigeria et le Tchad un bassin où circulent les personnes, les marchandises et, avec elles, les agents pathogènes. Une riposte purement nationale se heurte à la porosité des frontières et à l’intensité des mouvements de population liés à l’insécurité. Sans coordination transfrontalière soutenue autour du lac Tchad, la maîtrise d’une épidémie qui ignore les tracés administratifs restera hors de portée. La faiblesse des capacités locales se double ainsi d’un défi diplomatique et sécuritaire que le seul ministère de la Santé ne peut porter.

La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas camerounais, est celle de savoir combien de flambées évitables il faudra encore compter avant que l’accès à l’eau ne soit traité comme une politique publique prioritaire et non comme une variable d’ajustement. Tant que la riposte se limitera à colmater l’urgence sanitaire, le choléra continuera de revenir, année après année, frapper les mêmes districts et les mêmes enfants. En définitive, l’épidémie de l’Extrême-Nord n’est pas seulement une crise de santé publique ; elle mesure la distance qui sépare un État de ses marges, et la capacité d’un pays à protéger ceux qui vivent le plus loin de son centre.