Le 24 juillet, la Cour d’appel de Bamako a condamné six accusés à des peines de sept à quinze ans pour complot contre les autorités de la Transition. Derrière ce verdict, le pouvoir malien du général Assimi Goïta parachève la mise au pas de ses rivaux et transforme la justice en instrument de survie politique.

Par Aïssatou Diallo

Le vendredi 24 juillet 2026, la chambre criminelle de la Cour d’appel de Bamako a refermé un dossier ouvert depuis plus de quatre ans. Six personnalités, jugées pour tentative de complot contre le gouvernement de la Transition, ont été reconnues coupables. Trois d’entre elles, dont le colonel-major Kassoum Goïta, ancien directeur général de la Sécurité d’État, ainsi qu’Issa Samaké et Sandi Ahmed Saloum, ont écopé de quinze ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs et complot. Le professeur Kalilou Doumbia, ancien secrétaire général de la présidence, et le commissaire Moustapha Diakité ont été condamnés à sept ans pour complicité. Après quatre années de détention préventive pour certains, le verdict a valeur de symbole autant que de sentence.

L’affaire remonte aux premières années du pouvoir militaire installé par les coups d’État de 2020 et 2021. Les accusés étaient poursuivis pour une prétendue tentative de déstabilisation des autorités de la Transition, sur des faits qualifiés d’association de malfaiteurs, de tentative d’attentat et de complot. Le dossier réunissait d’anciens hauts responsables de l’appareil sécuritaire et administratif, précisément le profil des hommes qui, dans un régime né d’un putsch, connaissent les rouages du pouvoir et pourraient en menacer les détenteurs. Pour le général d’armée Assimi Goïta, président de la Transition et désormais également ministre de la Défense depuis la mort de Sadio Camara en avril, la fermeté judiciaire prolonge sur le terrain du droit la logique de verrouillage engagée sur le terrain politique.

Le calendrier de ce verdict n’a rien d’anodin. Il intervient alors que le pouvoir malien resserre méthodiquement l’espace public. Les partis politiques ont été dissous, plusieurs figures de l’opposition arrêtées ou convoquées, et la Transition, censée être un intermède, s’est installée sans horizon électoral crédible. Dans ce paysage, la justice apparaît de moins en moins comme un contre-pouvoir et de plus en plus comme un instrument. Condamner pour complot, au terme d’une instruction interminable et d’une détention prolongée, revient à envoyer un message clair à quiconque, dans les rangs de l’armée ou de l’administration, songerait à contester l’ordre établi. La sécurité de l’État, dont Kassoum Goïta était naguère le gardien, se retourne désormais contre ceux qui l’ont servi.

Ce durcissement n’est pas isolé. Depuis le printemps 2025, les formations politiques ont été dissoutes par décret, réduisant à néant l’expression partisane, et d’anciens responsables de premier plan, à l’image de l’ex-Premier ministre Moussa Mara, poursuivi puis détenu au cours de l’année 2025, ont connu à leur tour les rigueurs de la justice pour des propos ou des positions jugés hostiles. Le procès des présumés comploteurs s’inscrit dans cette séquence, comme l’un de ses aboutissements les plus spectaculaires. Il ne s’agit plus seulement de museler la parole, mais de sanctionner lourdement, au nom de la sûreté de l’État, ceux que le pouvoir soupçonne d’avoir voulu le renverser.

Pour les proches des condamnés, le procès n’a été qu’une mise en scène. Ils dénoncent un déni de justice, pointant la durée exorbitante de la détention préventive, la minceur des preuves rendues publiques et l’absence de contradictoire réel. Leur parole, toutefois, peine à porter dans un pays où la contestation s’expose à la répression et où les voix critiques se sont tues ou exilées. Le contraste est saisissant avec le récit officiel, qui présente chaque procédure comme la preuve d’un État souverain enfin capable de se défendre. Cette souveraineté judiciaire s’inscrit dans la rhétorique de l’Alliance des États du Sahel, qui érige le refus des ingérences extérieures en principe cardinal et se dote de ses propres instruments, quitte à s’affranchir des standards qu’elle juge importés.

Le procès de Bamako éclaire ainsi une tension propre aux régimes de transition prolongée. Faute de légitimité issue des urnes, ces pouvoirs cherchent dans la loi et le tribunal une légitimité de substitution, celle de l’ordre et de la sécurité. Mais l’instrument est à double tranchant. En criminalisant la dissidence supposée, la Transition malienne se prive des mécanismes ordinaires par lesquels une société règle ses différends, et transforme chaque désaccord en menace existentielle. Les anciens compagnons d’armes d’aujourd’hui deviennent les comploteurs de demain, et la frontière entre l’adversaire politique et l’ennemi de l’État s’efface. Dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel, un schéma comparable se répète : une justice d’exception mobilisée contre les officiers dissidents, des magistrats sommés de trancher vite et lourd, et une opinion invitée à choisir entre l’adhésion et le silence.

Pour la Transition, la voie est étroite : elle doit à la fois asseoir son autorité par la fermeté et éviter de nourrir, par l’excès de répression, les rancœurs qui alimentent les complots réels. Chaque verdict retentissant conforte l’appareil sécuritaire mais élargit le cercle des mécontents, dans une armée où les loyautés sont mouvantes et les promotions surveillées. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas malien, est celle de savoir combien de temps un régime peut fonder sa stabilité sur la neutralisation judiciaire de ses rivaux avant que l’instrument ne se grippe. En définitive, le verdict de Bamako n’est pas seulement une décision de justice ; il mesure l’écart, devenu vertigineux, entre un pouvoir qui se dit au service du peuple et une pratique du droit qui ne rassure plus que lui-même.