
Une lettre confidentielle attribuée à quatorze des quinze ministres viserait Nour El Fath Azali, fils du président comorien et tout-puissant secrétaire général du gouvernement. Malgré le démenti officiel du 23 juillet et la menace de poursuites, la polémique met à nu la personnalisation du pouvoir à Moroni et la question tabou de la succession.
Par Chioma Bennett
À Moroni, la rumeur a fait plus de bruit que le démenti. Depuis quelques jours, une polémique agite le sommet de l’État comorien : quatorze des quinze ministres du gouvernement auraient adressé au président Azali Assoumani une lettre confidentielle pour dénoncer les blocages de l’action publique, blocages qu’ils imputeraient à une seule personne, Nour El Fath Azali, secrétaire général du gouvernement et fils du chef de l’État. L’information, révélée par Mahmoud Salim Hafi, figure de la majorité présidentielle, ancien ministre et ancien secrétaire général adjoint du gouvernement, a été catégoriquement rejetée par l’exécutif dans un communiqué publié le 23 juillet 2026, qui la qualifie de fausse et de dénuée de tout fondement. Aucun ministre, assure le pouvoir, n’a engagé pareille démarche.
Vraie ou fausse, l’affaire révèle une réalité que le démenti ne dissipe pas : la place hors norme occupée par le fils du président. Nommé secrétaire général du gouvernement en juillet 2025, Nour El Fath Azali a vu ses prérogatives s’étendre bien au-delà des attributions ordinaires d’un poste de coordination administrative. Pour la deuxième année consécutive, c’est lui qui a présenté l’évaluation de l’action gouvernementale, distribuant en quelque sorte les notes aux ministres et affichant un taux d’exécution des politiques publiques passé, selon ses chiffres, de 18 pourcent en 2024 à 56 pourcent en 2025. Un secrétaire général qui note les ministres et rend compte des performances de l’exécutif occupe, de fait, une position supérieure à la leur, sans en porter la responsabilité politique. La polémique, dès lors, n’est que le symptôme d’une anomalie institutionnelle installée au grand jour.
Le pouvoir a réagi avec une fermeté qui en dit long. Non content de démentir, l’exécutif a menacé de poursuites Mahmoud Salim Hafi, sommé de produire les preuves de ses affirmations. Cette réplique, disproportionnée pour de simples allégations jugées sans fondement, trahit la sensibilité du sujet. Car derrière la question de la lettre se profile celle, autrement plus explosive, de la succession. Azali Assoumani, au pouvoir par intermittence depuis un premier coup d’État en 1999, puis par les urnes, gouverne un archipel où l’alternance a toujours été un sujet inflammable. L’ascension continue de son fils nourrit le soupçon d’une transmission dynastique en préparation, hypothèse que le clan présidentiel se garde de confirmer mais que chaque promotion du jeune homme rend plus plausible.
Cette configuration n’est pas née d’hier. En révisant la Constitution en 2018 pour lever les verrous qui limitaient son maintien au pouvoir, puis en remportant en 2024 une réélection contestée par l’opposition, Azali Assoumani a méthodiquement concentré l’autorité autour de sa personne. La montée en puissance de son fils prolonge cette trajectoire, en installant au cœur de l’appareil d’État un homme qui ne doit son influence qu’au lien filial. Les ministres, nommés et révocables au gré du prince, n’ont jamais disposé du contrepoids que constituerait une administration autonome ou un Parlement affranchi de la tutelle présidentielle.
Pour les ministres, réels signataires ou non de la fameuse lettre, la position est intenable. Contester ouvertement le fils du président revient à défier le président lui-même, dans un système où la loyauté personnelle prime sur les mécanismes institutionnels. Garder le silence, c’est accepter une tutelle qui les dépossède de leur autorité. La voie est étroite : entre la soumission et la fronde, il n’existe guère d’espace pour une contestation feutrée, et la fuite d’une lettre confidentielle, si elle est avérée, serait précisément la trace de cette impasse. L’opacité qui entoure le document, dont le contenu n’a jamais été rendu public, laisse chacun libre d’y projeter ses craintes ou ses calculs.
L’épisode dépasse la seule querelle de personnes. Il met en lumière la fragilité d’un État où les frontières entre la sphère familiale et la sphère publique se sont brouillées, où un poste administratif peut concentrer plus de pouvoir réel qu’un portefeuille ministériel, et où la parole officielle se réduit trop souvent au démenti et à la menace. Les Comores, archipel de l’océan Indien longtemps secoué par les coups d’État et les tentations sécessionnistes, ont bâti une stabilité relative sur la personnalisation extrême du pouvoir. Cette stabilité a un coût, celui d’institutions qui ne tiennent que par la volonté d’un homme et de son entourage immédiat. L’archipel vit largement des transferts de sa diaspora et de l’aide extérieure, et son administration peine à assurer les services les plus élémentaires. Dans ce contexte, la concentration du pouvoir autour d’un cercle familial n’est pas seulement une question de mœurs politiques : elle détermine la manière dont sont arbitrées les ressources rares, distribués les postes et orientés les rares investissements. Chaque crise au sommet se paie, plus bas, en écoles inachevées et en dispensaires sans médicaments.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas comorien, est celle de savoir ce qu’il advient d’un pouvoir personnel lorsque l’héritier pressenti concentre l’hostilité avant même d’avoir hérité. Les transmissions dynastiques, en Afrique comme ailleurs, réussissent rarement sans heurts, et la contestation qui vise aujourd’hui le secrétaire général pourrait, demain, viser le président qui le protège. En définitive, la lettre des quatorze ministres, qu’elle existe ou non, aura révélé une vérité que Moroni s’emploie à taire : le véritable enjeu n’est pas l’efficacité de l’action gouvernementale, mais la question, jamais tranchée, de savoir qui gouvernera après Azali.















