
Depuis le début du mois de juin, des centaines de Libyens défilent dans Tripoli pour réclamer l’expulsion des migrants en situation irrégulière, carton rouge à la main, jusque devant les agences des Nations unies. Derrière cette colère affleure une question : celle de l’externalisation migratoire que l’Europe sous-traite aux rives du Sud.
Le scénario se répète, à Tripoli, depuis le début du mois de juin 2026. Des centaines de Libyens, brandissant des cartons rouges comme on expulse un joueur, ont défilé dans la capitale pour exiger le départ des migrants en situation irrégulière, jusque devant le siège d’agences des Nations unies. Le 4 juin, la cible était le Haut-Commissariat pour les réfugiés ; à la mi-juin, la contestation visait l’Organisation internationale pour les migrations. Nourrie par des campagnes sur les réseaux sociaux et des discours ouvertement xénophobes, cette colère dit l’exaspération d’une société qui se vit en première ligne d’une crise qu’elle estime ne pas avoir provoquée. La scène, devenue presque rituelle, traduit un basculement : longtemps silencieuse, l’opinion libyenne se mobilise désormais ouvertement contre une présence étrangère qu’elle juge subie.
Les chiffres éclairent la tension. Selon les données de l’Organisation internationale pour les migrations, la Libye comptait, à la mi-décennie, près de 900 000 migrants et réfugiés, venus pour l’essentiel d’Afrique subsaharienne et, plus récemment, d’Asie. Pour beaucoup, le pays n’est qu’une étape vers l’Europe, au bout d’une traversée mortelle de la Méditerranée centrale. Des milliers d’autres ont péri en mer ou disparu dans le désert, sur des routes que rien, désormais, ne sécurise. Mais depuis que l’Union européenne a verrouillé ses côtes et financé l’interception en mer, la Libye est devenue moins un couloir qu’un cul-de-sac, où s’entassent des hommes et des femmes bloqués, sans statut, dans un pays lui-même fracturé entre deux gouvernements rivaux.
Face à l’embrasement, les agences onusiennes tentent de désamorcer. Le Haut-Commissariat pour les réfugiés a démenti tout programme de « réinstallation » de migrants en Libye, assurant au contraire chercher des solutions hors du pays, y compris l’évacuation vers des États tiers. La rumeur d’une installation durable, largement relayée en ligne, agit pourtant comme un détonateur. Entre l’ouest contrôlé depuis Tripoli et l’est dominé par le camp du maréchal Khalifa Haftar, aucune autorité ne dispose de la légitimité ni des moyens d’une politique migratoire cohérente. Les autorités libyennes, elles, oscillent : promptes à instrumentaliser le ressentiment pour détourner la colère sociale, elles savent aussi que l’argent européen de la gestion migratoire constitue une rente, et que les migrants sont devenus une monnaie d’échange diplomatique.
Les premières victimes de cette poussée sont les migrants eux-mêmes. Détentions arbitraires, travail forcé, violences dans des centres que les organisations de défense des droits humains documentent depuis des années : l’escalade verbale prépare le terrain à de nouvelles rafles. Chaque manifestation accroît le risque d’expulsions collectives vers le désert ou de refoulements, au mépris du droit international. Les rapports des Nations unies et des organisations non gouvernementales décrivent, depuis des années, un système où la détention se monnaie et où l’exploitation est devenue une industrie. Pour ces exilés, déjà pris au piège entre une mer fermée et un retour impossible, la rue libyenne ajoute la menace d’un rejet populaire à celle, déjà constante, des milices et des passeurs.
Entre l’Europe et les migrants, toute une économie s’est installée. Garde-côtes financés et équipés par Bruxelles et Rome, centres de détention, réseaux de passeurs et de trafiquants : la frontière a été repoussée jusqu’au cœur du Sahara, et sa gestion déléguée à des acteurs libyens dont certains relèvent autant de la milice que de l’État. Les bailleurs européens, soucieux de réduire les arrivées sur leurs côtes, financent un dispositif qui externalise la contrainte tout en externalisant la responsabilité. Signé puis reconduit, le mémorandum qui lie l’Italie à Tripoli depuis 2017 a fait du pays le verrou avancé de la Méditerranée centrale, au prix d’abus régulièrement dénoncés. La colère de Tripoli révèle la part libyenne de ce marché : un pays sommé de retenir les indésirables de l’Europe, sans moyens ni cadre pour le faire.
Le rapport de force est profondément asymétrique. L’Union européenne dicte l’objectif, réduire les flux, et en sous-traite le coût humain et politique à des sociétés du Sud déjà éprouvées. La Libye, privée d’État unifié depuis 2011, n’a ni la capacité d’intégrer ces populations ni l’intérêt à les renvoyer sans contrepartie. Dans ce jeu, les migrants servent de variable d’ajustement et, parfois, de levier : agiter la menace d’un relâchement des contrôles reste, pour certains acteurs libyens, un moyen d’arracher des financements. La xénophobie de la rue, instrumentalisée, devient alors un argument dans la négociation avec Bruxelles. Chaque poussée de fièvre xénophobe rappelle à l’Europe le coût d’une dépendance qu’elle a elle-même créée, et la précarité d’un dispositif suspendu au bon vouloir d’acteurs incontrôlables.
La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas libyen, est celle de savoir combien de temps l’Europe pourra déléguer aux rives du Sud une responsabilité qu’elle refuse d’assumer chez elle. En définitive, les cartons rouges de Tripoli ne visent pas que des migrants : ils renvoient, en miroir, l’image d’une politique migratoire européenne qui achète sa tranquillité au prix de la dignité d’autrui. Pour la Libye, la voie est étroite : exploiter la rente de la dissuasion sans sombrer dans la violence ouverte. Tant que la demande d’exil persistera et que les voies légales resteront fermées, aucun mur, fût-il sous-traité, ne tarira durablement le flux. Et pour les exilés, l’horizon se referme, pris entre une mer qu’on leur interdit et une terre qui les rejette.













