Le Nigeria et les États-Unis ont signé à New York un accord-cadre sur les minerais critiques. Dele Alake promet la fin du Nigeria réservoir de matières premières. Mais Pékin a déjà construit les usines de lithium, et Washington n’apporte encore que des promesses. Abuja saura-t-il transformer cette rivalité en levier ?

Par Tunde Adeyemi

À Nigeria House, à New York, en marge de la 81e Assemblée générale des Nations unies, le ministre nigérian du Développement des minerais solides, Dele Alake, et le secrétaire d’État adjoint américain, Christopher Landau, ont signé un accord-cadre sur les minerais critiques, rendu public le 24 septembre 2026. Le texte couvre toute la chaîne : données géologiques, exploration, transformation, infrastructures et formation. Dele Alake en a livré la clé de lecture, selon PM News : « Nous ne sommes pas là pour rester une source de matières premières pour la valeur que d’autres créent. » La phrase s’adresse à Washington autant qu’elle le courtise. Elle vise surtout Pékin, qui a pris plusieurs longueurs d’avance dans le sous-sol nigérian.

Le Nigeria évalue ses ressources minérales à quelque 700 milliards de dollars, selon le chiffre repris par Reuters et Mining.com, une estimation officielle à considérer comme un ordre de grandeur plutôt que comme un inventaire. Pour Abuja, qui cherche depuis des décennies à réduire sa dépendance au pétrole, les mines sont le relais désigné de la diversification voulue par le président Bola Tinubu. Or ce relais a déjà un partenaire dominant. Entre 2023 et 2025, des entreprises chinoises ont investi environ 1,3 milliard de dollars dans la transformation du lithium nigérian, selon le ministre cité par Semafor. Le 8 juillet 2026, une usine de 250 millions de dollars, construite par les groupes chinois Jiuling et Canmax, a été inaugurée dans l’État de Nasarawa, avec une capacité de 3 millions de tonnes de minerai par an.

Washington arrive donc après la bataille des usines. Son offre est d’une autre nature. Là où les capitaux chinois ont misé sur l’extraction et la première transformation, l’accord-cadre met l’accent sur les données géologiques et la formation, c’est-à-dire sur la connaissance du sous-sol en amont et sur les compétences en aval. La démarche s’inscrit dans la stratégie américaine de diversification des chaînes d’approvisionnement destinées aux batteries de véhicules électriques et aux énergies renouvelables, relève Reuters. Elle trahit aussi un manque : les États-Unis n’ont pas, au Nigeria, de champion industriel prêt à rivaliser avec Jiuling ou Canmax. Christopher Landau l’a d’ailleurs formulé en termes politiques plutôt qu’industriels, en présentant l’accord comme le signal que les deux pays sont désormais des partenaires.

Le ministre nigérian a lui-même tempéré l’enthousiasme. « Les signatures sont des promesses », a-t-il prévenu, en renvoyant aux mois à venir l’identification de projets viables et la mobilisation des investissements, selon PM News. L’aveu est précieux. Un accord-cadre n’engage ni capital ni calendrier. Il ouvre un guichet, sans garantir que quiconque s’y présentera. Les compagnies minières américaines pèsent la sécurité juridique et physique avant la géopolitique, et le terrain nigérian reste rugueux. Le 23 septembre encore, la presse régionale rapportait la suspension de 24 agents du Corps nigérian de sécurité et de défense civile (NSCDC) après la mort de 37 détenus dans une cellule surpeuplée de Minna, dans l’État du Niger, à la suite de rafles visant des orpailleurs. Ce drame dit l’état d’un secteur où l’informel et la violence restent la règle dans de nombreux sites.

Pour Abuja, l’intérêt de l’accord n’est pas de choisir entre Washington et Pékin, mais de faire monter les enchères. En signant avec les États-Unis moins de trois mois après l’inauguration d’une usine chinoise, le Nigeria adresse un message identique aux deux capitales : la transformation locale est une condition, non une option. Dele Alake l’a résumé devant Reuters en réclamant davantage de transformation sur place, des emplois de qualité et plus d’occasions pour les entreprises nigérianes. Le calcul rejoint celui d’autres producteurs africains. Au Zimbabwe, premier producteur de lithium du continent, les miniers ont demandé un délai pour bâtir des unités de transformation avant l’interdiction des exportations de concentrés prévue en janvier 2027, rappelait Semafor en juillet. Le continent apprend à négocier la valeur ajoutée. Il ne l’a pas encore captée.

Encore faut-il que l’État tienne son propre rang dans la négociation. Face aux investisseurs chinois, rompus aux montages rapides, comme face aux Américains, attentifs aux règles de conformité, le Nigeria devra offrir un cadre fiscal stable, des cadastres miniers fiables et une sécurité réelle sur les sites. C’est précisément ce que l’accord-cadre promet de renforcer par les données géologiques et la formation. Le paradoxe est là : pour attirer les capitaux américains, Abuja a besoin des outils que ces mêmes capitaux sont censés financer. La formation des géologues et des techniciens nigérians, promise par le texte, demandera des années avant de produire ses effets. En attendant, ce sont les entreprises déjà installées, au premier rang desquelles les groupes chinois dans le lithium, qui fixent les standards du secteur, des prix d’achat du minerai aux conditions de travail sur les sites.

Le véritable test viendra dans les douze prochains mois, et il sera chiffré. Combien de projets identifiés, combien de dollars engagés, combien d’emplois qualifiés créés au Nigeria plutôt qu’à l’étranger ? Dele Alake a lui-même fixé cette grille en promettant des bénéfices mesurables. S’il y parvient, l’accord de New York marquera le moment où le Nigeria aura cessé d’être un gisement pour devenir un négociateur. S’il échoue, le texte rejoindra la longue liste des protocoles signés en marge des grands sommets, photographiés, puis oubliés. Entre Pékin qui construit et Washington qui promet, Abuja détient pour la première fois un levier réel. Il lui reste à s’en servir sans se contenter de l’agiter.