
En convoquant le corps électoral pour les élections locales du 28 novembre 2026, le président Abdelmadjid Tebboune ouvre une nouvelle séquence institutionnelle. Mais la révision des listes, lancée le 6 septembre, se déroule sous l’ombre de l’abstention historique des législatives de juillet, quand à peine un électeur sur cinq s’était déplacé.
Par Karim Benyahia
C’est un décret publié au Journal officiel le 30 août 2026 qui a lancé la machine. En convoquant les Algériens aux urnes le 28 novembre pour renouveler les assemblées populaires communales et de wilaya, le président Abdelmadjid Tebboune a fixé un rendez-vous que le pouvoir voudrait rassembleur et que l’opposition redoute déserté. La révision exceptionnelle des listes électorales, ouverte le 6 septembre et close le 17, donne le coup d’envoi d’une campagne qui s’annonce atone. Car l’Algérie sort d’un été électoral désastreux : le 2 juillet, les législatives anticipées n’ont mobilisé que 21,24 pour cent des inscrits, le taux le plus faible de l’histoire du pays, un chiffre qui hante désormais chaque scrutin. Depuis, chaque convocation électorale se lit à l’aune de cette désaffection, et les autorités savent qu’un nouveau record d’abstention transformerait un rituel démocratique en aveu de fracture.
Le mécanisme institutionnel se veut pourtant rénové. Ces locales seront les premières organisées sous l’empire du nouveau code électoral et de la loi révisée sur les partis, présentés par les autorités comme des instruments de moralisation de la vie publique et de rajeunissement du personnel élu. L’Autorité nationale indépendante des élections doit en superviser le déroulement, gage affiché de neutralité. Le Front de libération nationale, arrivé en tête en juillet avec 90 sièges devant le Rassemblement national démocratique et ses 73 élus, aborde le scrutin en position dominante. Mais dominer une élection que boudent quatre électeurs sur cinq relève moins de la victoire que de la survie d’un appareil sur ses terres.
Face à ce risque de démobilisation, le pouvoir déploie une réponse à deux niveaux. Il mise d’abord sur la mécanique administrative, en multipliant les inscriptions, en insistant sur la proximité du vote local et sur la promesse d’élus enfin comptables devant leurs administrés. Il compte ensuite sur la relance économique portée par la rente gazière et les grands chantiers pour restaurer un lien distendu. Le discours officiel présente le rendez-vous du 28 novembre comme une étape de la reconstruction institutionnelle engagée depuis la chute d’Abdelaziz Bouteflika en 2019. Reste que la commune, échelon du quotidien, est aussi celui où l’abstention sanctionne le plus durement la promesse déçue d’une gouvernance de proximité. Les gouverneurs de wilaya ont été instruits de faciliter les inscriptions et de mobiliser les relais associatifs, tandis que les médias publics multiplient les appels au civisme et rappellent le rôle de l’échelon local dans la vie quotidienne.
Sur le terrain, l’électeur ordinaire mesure l’écart entre le discours et le vécu. Depuis le Hirak, ce mouvement de contestation né en février 2019 qui avait emporté Bouteflika, une part de la société a rompu avec l’idée que le bulletin change quoi que ce soit. La jeunesse, majoritaire et souvent diplômée, se détourne d’un jeu politique dont elle s’estime exclue. Les préoccupations concrètes, emploi, logement, pouvoir d’achat, coupures d’eau récurrentes dans plusieurs wilayas, nourrissent une lassitude que nul appel civique ne semble dissiper. Voter local, pour beaucoup, c’est légitimer un système que l’on juge sourd, quand s’abstenir devient la seule forme disponible de protestation silencieuse. Dans les quartiers populaires d’Alger, d’Oran ou de Constantine, l’équation est plus rude encore : entre le coût de la vie, la pénurie de logements et le sentiment d’un horizon bouché, l’acte de vote paraît à beaucoup dérisoire face à l’urgence de survivre.
Pour les partis intermédiaires, le dilemme est plus cruel encore. Les formations de l’opposition démocratique, du Front des forces socialistes au Rassemblement pour la culture et la démocratie, oscillent entre boycott et participation. Se présenter, c’est risquer de cautionner un taux de participation dérisoire et d’offrir au pouvoir un vernis de pluralisme. S’abstenir, c’est abandonner les communes aux appareils dominants et se priver des rares relais locaux qui subsistent. Cette division, récurrente depuis 2019, affaiblit toute alternative crédible et enferme l’opposition dans un choix perdant, où chaque option nourrit le sentiment d’impuissance qui alimente précisément l’abstention qu’elle déplore.
Les rapports de force dépassent la seule arithmétique électorale. Une abstention massive au niveau communal fragiliserait la légitimité des futurs édiles, dans un pays où les élus locaux gèrent des budgets et des services dont dépend la paix sociale. Elle exposerait aussi la communication présidentielle, qui a fait de la participation une soupape et un marqueur de stabilité. Sur la scène régionale, l’Algérie ambitionne de peser, de la médiation au Sahel au dossier libyen, en s’appuyant sur une image de solidité institutionnelle. Un scrutin déserté écornerait ce récit et rappellerait que la puissance extérieure d’un État se nourrit d’abord de la vitalité de son contrat intérieur. À l’intérieur, l’enjeu se double d’une bataille de communication, chaque camp guettant le taux de participation comme un verdict sur la légitimité même du système.
En définitive, le vote du 28 novembre n’est pas seulement un exercice administratif ; il redessine le rapport entre un État et une société qui s’est habituée à ne plus attendre grand-chose des urnes. Pour le pouvoir algérien, la voie est étroite : réhabiliter le suffrage sans rouvrir l’espace qu’il a refermé, mobiliser sans concéder. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas algérien, est celle de savoir ce qui reste d’une démocratie représentative lorsque l’abstention cesse d’être un accident pour devenir la norme, et que le silence des électeurs finit par en dire plus long que leurs bulletins.














