
Avec plus de six mille cas et près de trois mille morts en moins de quatre mois, l’épidémie d’Ebola qui ravage l’est de la République démocratique du Congo est déjà la deuxième plus meurtrière jamais enregistrée. Guerre, sous-financement et méfiance des populations font courir le virus plus vite que la riposte.
Par Éliane Moukoko
Le 1er septembre 2026, les Nations unies ont livré un bilan qui donne la mesure du désastre : plus de six mille cas et près de trois mille décès imputables à Ebola en République démocratique du Congo, répartis sur soixante zones de santé dans six provinces. Déclarée le 15 mai dans l’est du pays, l’épidémie due au virus Bundibugyo est, selon le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, « la deuxième plus importante jamais enregistrée et la plus rapide » de l’histoire de la maladie. Contre cette souche rare, il n’existe ni vaccin homologué ni traitement spécifique, ce qui prive la riposte de ses armes les plus efficaces.
L’épicentre reste la province de l’Ituri, qui concentre environ neuf cas confirmés sur dix, tandis que la transmission s’étend au Nord-Kivu et au Haut-Uélé. Le virus progresse précisément là où l’État est le plus absent : des territoires marqués par des décennies de conflits armés, de déplacements de population, de pauvreté et de faim. Le principal moteur de la contagion, souligne l’OMS, tient aux décès qui surviennent encore dans les communautés plutôt que dans les centres de traitement, avec des enterrements non sécurisés et des victimes qui ne figuraient pas parmi les contacts connus. Autrement dit, des chaînes de transmission entières échappent encore à la surveillance. Depuis la déclaration, en mai, d’une urgence de santé publique de portée internationale, la courbe des cas n’a cessé de s’accélérer, faisant de cette flambée la plus meurtrière de l’histoire de la RDC.
La riposte, pilotée par le gouvernement de Félix Tshisekedi avec l’appui de l’OMS et des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies, ne ménage pourtant pas ses efforts. Des fournitures ont été acheminées, des experts déployés, les capacités de dépistage et de traitement renforcées, et des essais cliniques de vaccins et de traitements sont en cours. Mais l’agence onusienne le reconnaît : le virus conserve « une longueur d’avance ». Le chef des affaires humanitaires des Nations unies, Tom Fletcher, a prévenu qu’on ne peut « répondre progressivement à une épidémie qui se développe de manière exponentielle », appelant à transformer « l’alarme en action ».
Sur le terrain, le prix humain dépasse le seul décompte des morts. Plus de quarante agents de santé ont succombé après avoir contracté le virus en tentant de sauver des vies, et des centres de traitement comme des ambulances ont été attaqués. L’épidémie frappe une population déjà exsangue : près de onze millions de Congolais avaient besoin d’une aide humanitaire avant même la flambée. Dans une région où sévissent aussi le paludisme, les maladies diarrhéiques et la malnutrition, la focalisation sur Ebola peut nourrir la méfiance des habitants. Or, rappelle l’OMS, gagner et conserver la confiance des communautés est « l’élément le plus important » pour fléchir la trajectoire de l’épidémie. Les attaques contre le personnel soignant et les structures de soins compliquent encore une riposte déjà entravée par le délabrement du système de santé local.
Le nerf de la guerre manque cruellement. Le plan piloté par Kinshasa pour les six prochains mois est chiffré à 1,3 milliard de dollars, et le plan de réponse humanitaire révisé pour 2026 requiert 2,1 milliards, dont 300 millions pour les seules activités liées à Ebola. Plus d’un milliard a déjà été mobilisé, mais la moitié du déficit demeure. Le Fonds central d’intervention d’urgence de l’ONU a débloqué plus de 57 millions de dollars pour la RDC et ses voisins. La bataille se joue aussi contre le désengagement des bailleurs : les coupes dans l’aide internationale, dénoncées par les agences onusiennes, fragilisent une réponse qui repose largement sur des financements extérieurs. Les responsables onusiens insistent : on ne peut lutter contre Ebola de manière isolée, sans eau potable, assainissement, nourriture et services de santé fonctionnels pour les populations.
La menace ne s’arrête pas aux frontières congolaises. Des mesures de préparation ont été renforcées au Soudan du Sud et en République centrafricaine, deux pays eux-mêmes plongés dans de graves crises humanitaires, tandis que l’Ouganda, un temps touché, a été déclaré exempt de l’épidémie après quarante-deux jours sans nouveau cas. Le fait que la contagion prospère dans l’est de la RDC, théâtre d’une guerre d’occupation et de la présence de groupes armés, illustre combien l’insécurité est devenue le premier facteur aggravant : là où les humanitaires ne peuvent accéder, le virus circule librement. La crise sanitaire se superpose ainsi à une crise sécuritaire que la communauté internationale peine à résoudre. L’OMS a déployé des experts dans les pays frontaliers et renforcé la surveillance aux points de passage, consciente qu’un seul cas exporté pourrait embraser une sous-région déjà fragile.
En définitive, l’épidémie de l’Ituri n’est pas seulement une urgence médicale ; elle est le révélateur d’un État affaibli et d’un système d’aide sous tension. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a fustigé « l’indifférence » de la communauté internationale, quand ses agences répètent disposer de « l’expérience et des outils » pour vaincre le virus, à condition d’y mettre les moyens et l’accès. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas congolais, est celle de savoir si le monde saura se mobiliser à temps face à une épidémie qui, faute de vaccin, ne peut être arrêtée que par la confiance, la logistique et la paix.














