
La tentative de coup d’État du 29 août à Niamey a été matée en quelques heures, mais elle laisse la junte du général Abdourahamane Tiani plus fragile que jamais. Divisions dans l’armée, guerre jihadiste enlisée et dépendance croissante à la Russie et à l’Algérie : le pouvoir militaire nigérien vacille.
Par Aïssatou Diallo
Dans la nuit du 29 août 2026, des tirs nourris ont réveillé Niamey. Des colonnes de fumée ont été signalées près de l’aéroport et la circulation a été interrompue plusieurs heures dans le centre de la capitale. Des soldats mutins ont pris pour cibles le palais présidentiel, la télévision d’État, l’hôtel Bravia et la base aérienne 101, attenante à l’aéroport Diori Hamani. Se présentant comme les « Forces armées pour la restauration de la patrie », les assaillants ont annoncé la chute du général Abdourahamane Tiani, la dissolution des institutions de transition et la fermeture des frontières. En quelques heures, la garde présidentielle a repris le contrôle, au prix de dizaines de morts et d’arrestations. Trois ans après le coup d’État de juillet 2023 qui avait renversé Mohamed Bazoum, toujours détenu, la junte a survécu, mais la démonstration de sa vulnérabilité est éclatante.
Le putsch manqué n’est pas venu de l’opposition civile, muselée, ni de la France, désormais bannie, mais du cœur même de l’appareil militaire. Selon plusieurs sources concordantes, il a été mené par de jeunes officiers issus d’unités déployées en première ligne à Tillabéri et Dosso, épicentres de la guerre contre l’État islamique au Sahel et le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin. Ces combattants dénoncent des pertes croissantes, un équipement défaillant et une solde irrégulière, tout en reprochant au général Tiani de choyer la garde présidentielle, son unité d’origine, maintenue à l’écart des fronts. La contestation est donc née d’une armée épuisée, prise en tenaille entre l’insécurité et le sentiment d’abandon. Plusieurs dizaines de mutins auraient été tués ou arrêtés lors de la reprise des positions, selon des sources sécuritaires, sans qu’aucun bilan officiel consolidé n’ait été communiqué.
La réponse du régime a été double. Sur le plan sécuritaire, il n’a dû son salut qu’à l’appui d’environ deux cents hommes de l’Africa Corps russe et à des drones qui ont permis de reprendre la base aérienne 101. Sur le plan politique, la junte a resserré les rangs et pointé une main étrangère, évoquant des projets d’intervention attribués à plusieurs voisins et à d’anciens partenaires occidentaux. Le Premier ministre, Ali Mahaman Lamine Zeine, a maintenu l’agenda officiel du gouvernement, signe d’une volonté d’afficher la continuité, tandis que Moscou et Alger apportaient un soutien diplomatique immédiat, condamnant la tentative de déstabilisation.
Sur le terrain, les premières victimes sont les Nigériens eux-mêmes. Le couvre-feu instauré durant les affrontements, la coupure des communications et la peur ont paralysé la capitale, déjà éprouvée par l’inflation et les difficultés d’approvisionnement nées de l’isolement régional. Pour les soldats du rang, la répression qui suit la mutinerie promet une purge dans une armée dont la cohésion était censée être le socle du régime. Les familles des officiers arrêtés redoutent des procès expéditifs, et les organisations de défense des droits humains, qui réclament depuis des mois la libération de Mohamed Bazoum, craignent que la reprise en main ne durcisse encore la répression de toute voix dissidente. Dans les zones rurales du Liptako, où les groupes jihadistes multiplient les embuscades, la crainte est que la crise au sommet ne desserre encore l’étau sécuritaire sur les populations.
À l’échelle régionale, l’épreuve teste la solidité de l’Alliance des États du Sahel, née du rapprochement entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger après leur rupture avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Niamey aurait sollicité l’appui de ses partenaires sahéliens, sans réponse immédiate à la hauteur, ce qui interroge la profondeur réelle d’une alliance présentée comme un bloc soudé. C’est finalement vers la Russie et l’Algérie, et non vers ses voisins de l’AES, que la junte s’est tournée en priorité, révélant une architecture de sécurité plus dépendante des parrains extérieurs que de la coopération entre juntes. Depuis leur retrait de l’organisation ouest-africaine, les trois régimes sahéliens ont lancé une force conjointe et un projet de confédération, mais l’épisode nigérien souligne les limites opérationnelles d’une mutualisation encore embryonnaire.
Cette dépendance a un prix. En s’en remettant à l’Africa Corps pour sa survie, le général Tiani accroît l’emprise russe sur l’appareil sécuritaire nigérien, dans un pays qui a expulsé les forces françaises et américaines et repris la main sur une partie de son secteur minier, notamment l’uranium. Cette ressource, longtemps chasse gardée du français Orano, cristallise les recompositions en cours : la reprise en main par l’État a privé Paris d’un levier stratégique et ouvert la voie à de nouveaux partenaires. Le rapprochement avec Alger, longtemps distant, redessine par ailleurs les équilibres au Sahel central. Pour Moscou, le Niger devient une pièce supplémentaire d’un dispositif continental qui s’étend du Mali à la Centrafrique. Pour les Occidentaux, l’échec du putsch confirme leur marginalisation dans une région où ils comptaient encore récemment parmi les principaux partenaires.
En définitive, la mutinerie du 29 août n’est pas seulement un fait militaire ; elle révèle les rapports de force qui structurent désormais le Sahel. La junte a tenu, mais elle sort affaiblie, contrainte de s’appuyer davantage sur des soutiens extérieurs pour compenser une légitimité intérieure entamée. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas nigérien, est celle de savoir combien de temps un pouvoir militaire peut invoquer la souveraineté tout en confiant sa sécurité à des forces étrangères. Entre la promesse de refondation et la réalité d’une armée fracturée, le Niger de M. Tiani avance sur une ligne de crête.















