Le Caire mise sur l’aval pétrolier. Le 23 août 2026, le ministère du Pétrole a érigé la modernisation des raffineries de Suez en priorité stratégique. Confrontée à un déficit gazier croissant et à des importations de GNL onéreuses, l’Égypte cherche à reconquérir une souveraineté énergétique qu’elle croyait acquise.

Par Karim Benyahia

Le 23 août 2026, le ministre égyptien du Pétrole et des Ressources minérales, Karim Badawi, a fixé le cap. Devant les responsables du secteur, il a érigé la modernisation des complexes de Suez, au premier rang desquels la Nasr Petroleum Company et la Suez Petroleum Manufacturing Company, en priorité de son ministère. Le message central tient en une formule : accélérer le projet de complexe de cokéfaction destiné à convertir les produits de faible valeur en dérivés plus rentables, augmenter les capacités de traitement et, surtout, réduire la dépendance aux importations. Dans un pays de plus de cent millions d’habitants, longtemps présenté comme un futur hub gazier de la Méditerranée orientale, l’aveu est lourd de sens. Il acte, en creux, la fin d’une illusion soigneusement entretenue depuis une décennie.

Car l’Égypte a changé de statut sans l’avoir choisi. Le géant gazier de Zohr, découvert en 2015 et présenté comme le socle de l’autosuffisance, a vu sa production décliner plus vite que prévu. Le pays, brièvement exportateur net de gaz naturel liquéfié, est redevenu importateur. Les cargaisons de GNL, achetées en devises fortes sur un marché mondial tendu, pèsent lourd sur une balance des paiements déjà fragilisée. Selon les projections relayées par plusieurs agences, la production gazière ne devrait rebondir que de 8 % en 2026, à environ 46 milliards de mètres cubes, loin des sommets espérés. Le déséquilibre structurel entre une demande intérieure subventionnée et une offre déclinante contraint désormais toute la politique énergétique.

La réponse des autorités procède d’une double logique. En amont, Le Caire multiplie les incitations à l’exploration : la compagnie publique EGPC a lancé un appel d’offres portant sur plusieurs blocs répartis entre le golfe de Suez, le Sinaï et le désert occidental, afin d’attirer les investisseurs étrangers et de relancer la production domestique. En aval, la modernisation des raffineries vise à capter davantage de valeur sur le territoire national et à limiter l’importation de produits raffinés. Cette stratégie de reconquête s’appuie sur un pari financier : les investissements directs étrangers dans le pétrole et le gaz sont attendus autour de 15 milliards de dollars pour l’exercice 2027, appuyés par le programme de cession d’actifs publics.

Concrètement, l’enjeu se chiffre en devises. Chaque cargaison de gaz liquéfié importée ampute des réserves de change déjà mises à mal par le service d’une dette extérieure élevée. Le pays doit aussi honorer ses engagements envers les compagnies étrangères, dont les arriérés ont un temps freiné les investissements dans l’amont. En relançant l’exploration et en modernisant ses raffineries, Le Caire cherche à briser ce cercle vicieux : moins d’importations, c’est moins de pression sur la livre, donc une inflation importée contenue. Le raffinage local devient ainsi un instrument de politique monétaire autant qu’industrielle, tant les deux sont désormais imbriqués.

Le calcul n’est pas sans risques. La modernisation d’un outil industriel vieillissant exige des capitaux massifs et du temps, denrées rares dans une économie qui vit sous perfusion du Fonds monétaire international. Le programme conclu avec l’institution de Washington, ponctué de décaissements successifs, impose une discipline budgétaire et une vérité des prix qui heurtent de plein fouet une population habituée aux subventions. Chaque relèvement du prix du carburant, chaque ajustement tarifaire réveille le spectre de la contestation sociale dans un pays où le pouvoir d’achat s’est effondré depuis les dévaluations en cascade de la livre. L’équation est cruelle : réformer pour restaurer les équilibres, sans provoquer l’explosion. Le souvenir des mobilisations contre la vie chère hante encore les palais. Les autorités avancent donc à pas comptés, échelonnant les hausses, ciblant les aides et pariant sur la relance de la production pour amortir le choc. Mais le calendrier industriel, qui se compte en années, épouse mal l’urgence sociale, qui se mesure en semaines.

Sur le terrain régional, l’enjeu déborde les frontières égyptiennes. La quête de raffinage local s’inscrit dans une rivalité méditerranéenne où chaque producteur, de la Libye voisine à l’Algérie, cherche à valoriser ses hydrocarbures plutôt qu’à exporter du brut. Les pourparlers engagés avec Tripoli autour d’un oléoduc reliant la Cyrénaïque aux raffineries égyptiennes participent de cette logique d’interdépendance sous contrainte. Pour Le Caire, sécuriser l’approvisionnement des complexes de Suez, c’est aussi peser sur les flux énergétiques d’une Afrique du Nord traversée de tensions politiques. Un analyste cité par la presse spécialisée résume l’ambition : transformer une vulnérabilité en levier, faire de la contrainte importatrice un aiguillon industriel. Dans cette partie du monde, l’énergie n’a jamais été un simple bien marchand ; elle est un attribut de puissance, et l’Égypte entend le rappeler.

En définitive, la priorité donnée aux raffineries de Suez n’est pas un simple choix technique ; elle révèle le retournement d’un modèle énergétique. L’Égypte qui rêvait d’exporter son gaz vers l’Europe se découvre débitrice d’un marché mondial qu’elle ne maîtrise pas. La question qui se pose désormais, au-delà du seul cas égyptien, est celle de savoir si les économies rentières d’Afrique du Nord peuvent bâtir une souveraineté énergétique durable sans une transition qui les affranchisse de la seule logique fossile. À Suez, les fourneaux des raffineries diront, dans les prochaines années, si le pari de la reconquête tient ses promesses ou s’il ne fait que différer l’heure des comptes.